26. mai, 2020

 VANF ANTRANONKALA : Corridor pour la Nature

 

Le confinement est propice aux documentaires. National Geographic, Discovery Science, Voyage, Planète, Ushuaïa, même La chaîne parlementaire : de nombreuses chaînes existent qui partagent tellement de connaissances juste à savoir. Des documentaires en libre service qui remplirait avantageusement les copier-coller. En l’absence de production locale de qualité, une démarche de salut intellectuel public devrait importer ces documentaires de connaissances générales (histoire, architecture, tourisme, industrie, cinéma, transports, Nature, etc.) sur un grand écran de chaque place de marché, de chaque «kianja» public. 

Sur ARTE, la chaîne culturelle franco-allemande, dans une série sur «Le Retour de la Nature sauvage», ils ont évoqué la «Ceinture verte» le long de l’ancienne frontière entre les deux Allemagne, RFA et RDA. De 1952 à 1989, les dirigeants de l’ancienne République «démocratique» allemande, avec les guillemets de rigueur à «démocratique», avaient déroulé 1393 km de barbelés, depuis la frontière tchèque jusqu’à la Mer Baltique parce que les Allemands de l’Est avaient compris qu’il fallait fuir le goulag estampillé DDR. Là, inscrit dans un paysage de barbelés et de miradors, se lisait l’échec patent du communisme. Au coeur même de la RDA, dans la ville de Berlin, un Mur de 155 km, commencé le 13 août 1961, allait symboliser l’absurdité mortifère des «démocraties populaires» : depuis la toute première victime du 17 août 1962, jusqu’à la chute du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989, 140 Est-Allemands trouvèrent la mort en essayant de passer à l’Ouest.

Mais, cette frontière entre la RFA et le RDA se prolongeait en fait dans le «Rideau de fer» que l’ancien Premier Ministre britannique Winston Churchill dénonçait dans son discours du 5 mars 1946 au Westminster College de Fulton (États-Unis) : «Depuis Stettin sur la Baltique, à Trieste sur l’Adriatique, un rideau de fer s’est abattu sur le continent». 

À quelque chose, malheur est bon : dans ce No man’s land de quelques centaines de mètres avant la frontière orientale, une profusion de végétation et d’espèces animales rares s’est reconstituée. Soixante-quinze ans après la fin de la seconde Guerre mondiale, trente ans après la chute du Mur de Berlin, l’ancien Rideau de fer peut se reconvertir en une «Ceinture verte» : 6.800 km qui traversent 23 pays, connectant 7.319 aires protégées et 49 parcs nationaux. Un oasis fragile parce que, sur toute sa formidable longueur, la ceinture ne fait jamais qu’un kilomètre de large. Il faudrait aux États traversés sanctuariser définitivement cette «Ceinture verte» contre une pression humaine toujours à l’affût : projet de routes, braconnage, agriculture intensive. À l’échelle du continent, l’initiative «European Green Belt» est coordonnée par l’ONG internationale UICN (union internationale pour la conservation de la nature).

En Allemagne, le BUND (Bund für Umwelt und Naturschutz Deutschland, Amis de la Terre Allemagne), une association reconnue d’utilité publique, assure la gestion des terres limitrophes qui n’ont pas été réclamées après la Réunification, et s’efforce de racheter d’autres parcelles pour étoffer l’étroit ruban écologique et prolonger le corridor par lequel transitent des espèces menacées (ours brun, lynx, loup). Le concept intéresse jusqu’aux Coréens dont les 248 km, pour 907 km2, de la DMZ (zone de démarcation démilitarisée, entre les deux Corées, sur le 38ème parallèle) ont été recolonisés depuis bien plus longtemps (1953) par la flore et la faune sauvages. 

À Madagascar, sur une carte pas si ancienne (2005), un étroit mais salutaire corridor forestier se dessinait encore depuis le Tsaratanàna jusqu’à Amboasary à l’extrême-Sud de la Grande île, en passant par le versant oriental des hautes terres. Quand une «Ceinture verte» subsiste dans un pays aussi industrialisé que l’Allemagne ou sur un continent aussi densément réseauté par les routes et autoroutes que l’Europe, le retard structurel de Madagascar en équipements routiers ou infrastructures industrielles est une chance paradoxale pour sauver ce qui peut l’être de la Nature et de la Biodiversité.

 
22. mai, 2020

CHRONIQUE DE VANF  : L’Humanité jamais sans la Biodiversité

 

Au 19ème siècle, la littérature sur «la plus belle énigme du monde», celle des origines des Malgaches, faisait florès. Au 20ème siècle, tout le monde s’extasiait sur la «Nature Cinq Étoiles» de Madagascar, une flore incroyable, une faune extraordinaire, un endémisme exceptionnel. Le 21ème siècle est celui de tous les désenchantements avec la consécration en génériques de la catastrophe écologique, des mots malgaches «tavy», «savoka», «lavaka». 

Évidence d’autant plus douloureuse en ces temps où les plantes médicinales, inséparables de la Nature qui les abrite, peuvent offrir des pistes alternatives dans la lutte contre les nouvelles pandémies virales. Aide-mémoire presque ironique alors que tout le monde rend hommage à la mémoire de Guy Suzon Ramangason (1954-2020), longtemps acteur environnemental, à l’IUCN, au WWF, à Madagascar National Parks, à la Faculté des Sciences. 

De «sanctuaire de la Nature», Madagascar menace de devenir le «paradis perdu de la Biodiversité». La première carte forestière de Madagascar, établie en 1905, comptabilisait 4 millions d’hectares de forêts intactes, 4 millions hectares de boisements ruinés par les exploitations agricoles et 4 millions hectares d’une brousse arbustive appelée «savoka». Les chiffres, même approximatifs, dessinent la courbe constante d’une dimunition de la forêt : 20 millions d’hectares boisés (1895, Girod-Genet), 12 millions d’hectares (1909, Girod-Genet), 9 millions d’hectares (1910, Bourdariat), 7 millions d’hectares (1920, Perrier de la Bâthie), 6 millions d’hectares (1927, Perrier de la Bâthie).

Présent à Madagascar depuis 1896, le botaniste Henri Perrier de la Bâthie (1877-1958), avait réclamé la création de Réserves Naturelles dès 1912. C’était le 25 mars 1925, lors d’une communication à l’Académie malgache, que Henri Perrier de la Bâthie, Modeste Louvel (inspecteur des Eaux et Forêts) et Georges Petit (Museum d’Histoire naturelle de Paris), présentèrent leur «Projet d’établissement des Parcs nationaux à Madagascar». La démarche allait aboutir à la création de 10 réserves naturelles (décret du 31 décembre 1927, JORF du 5 janvier 1928). 

En 1931, deux ans avant de quitter définitivement Madagascar, Henri Perrier de la Bâthie avait quelque légitimité à présenter «Les réserves naturelles de Madagascar» (La terre et la vie, n°7, août 1931, pp.427-442) : Masoala (20.000 ha), Marotampona (1.600 ha), Tsaratanàna (60.000 ha), Zakamena (66.000 ha), Andringitra (30.000 ha), Ampingaratra, Lokobe (1.160 ha), Ankarafantsika (67.000 ha), Namoroka (6.000 ha), Antsingy (83.000 ha), Manampetsa (20.000 ha). 

Depuis, d’autres réserves et parcs ont été créés : Périnet-Andasibe (840 ha), Ranomafana (41.600 ha), Isalo (81.600 ha), Montagne d’Ambre (18.200 ha), Mananara-Nord (23.000 ha), Andohahela (76.000 ha), Kirindy (10.000 ha)...

En 1987, consacrant cette démarche de sauvegarde, c’est dans le Parc national de Ranomafana que les scientifiques découvraient le lémurien des bambous (Hapalemur aureus, lémurien doré) que les Tanala connaissaient dous le nom de «Varibolomena». Plus au Sud, alors que s’amenuise l’aire du Lemur Catta, notre Maki national devenu personnage d’un Dessin-animé hollywoodien, le paradigme des aires protégées est questionné : «Des justiciers de la biodiversité à l’injustice spatiale : l’exemple de l’extension du réseau d’aires protégées à Madagascar» (Xavier Amelot, Sophie Moreau, Stéphanie Carrière, in Blanchon D., Gardin J., Moreau S. (dir.), Justice et injustices environnementales, Presses Universitaires de Paris-Ouest, pp. 193-214, 2011 (communication au colloque Justice et injustice spatiales, Paris-X, Nanterre, 12-14 mars 2008).

Dans un titre bien trouvé, «Les corridors, passage obligé ?», des scientifiques ébranlent des certitudes que j’ai apprises d’autres scientifiques (cf. Carrière S.M., Hervé D., Andriamahefazafy F., Méral P., 2008, Les corridors, passage obligé ? L’exemple malgache, in Aubertin C., Rodary E. (éd.) : Aires protégées : espaces durables ?, Paris, IRD éditions, pp.89-112). On m’a pourtant expliqué que, sans corridor, permettant un échange entre un morceau de forêt et un autre lambeau de sylve, la faune est condamnée à une dégénérescence génétique, et donc disparition inéluctable par endogamie extrême. 

En ce sens, et à parcourir la bibliographie concernant le «couloir forestier» entre Ranomafana et Andringitra, on pourrait rêver à la restauration d’un immense corridor forestier Sud-Nord, Andohahela-Andringitra-Ranomafana-Andasibe-Mantadia-Zahamena-Ambatovaky-Mananara-Masoala...

Si le 31 décembre 1927, étaient enfin créées les Réserves Naturelles, c’est que la publication, cette même année, du livre d’Henri Humbert (1887-1967), «La disparition des forêts à Madagascar» (Paris, éditions Gaston Doin) avait dû achever de convaincre les décideurs. Las, sans remonter jusqu’aux derniers crimes environnementaux de mars-avril 2020, la litanie des atteintes à la Nature inonderait une vallée des larmes : destruction de la flore au sommet du Tsaratanàna lors de deux expéditions (Meunié, 1899 et Lemoine, 1903), incendie dans l’Andringitra (20 octobre 1934) ; 1.493.503.000 arbres dont (4 millions de raphias) détruits par l’incendie de 1941 dans la région de Majunga ; Ankarafantsika incendié aux 3/4 en 1966-1967 ; dans la Réserve d’Andohahela, découverte d’un parc à boeufs de 7 ha en décembre 1968... 

En 1935, les chiffres avancés par Roger Heim, sous-directeur au Museum d’Histoire Naturelle, étaient déjà catastrophiques : «depuis l’occupation française (1896), 7 à 8 millions d’ha de forêt ont été détruits (...) dans leur rapport au Président de la République daté du 23 janvier 1930, les ministres François Pietri et Lucien Hubert admettaient «qu’un fait technique brutal domine la question forestière à Madagascar : 100.000 hectares de forêts au minimum disparaissent chaque année sur la superficie boisée totale estimée à 10 millions d’ha» (cf. L’état actuel des dévastations forestières à Madagascar, Journal d’agriculture traditionnelle et de Botanique Appliquée, année 1935, 166, 418-426).

Le lémurien endémique découvert à Ranomafana en 1987, allait rejoindre dès 2012, la liste UICN des espèces «En danger». Les 500 individus rescapés subissaient, et c’est un autre classique, une menace sur leur habitat et la concurrence humaine sur le bambou, dont il se nourrit : le bambou est prélevé par les humains pour tisser des paniers, ériger des poteaux, acheminer de l’eau. 

Forêt primaire ou forêt des hommes ? Se profile un conflit ontologique très existentiel : Sciences de la Vie et de la Terre vs. Sciences de l’Homme et de la Société, inventaires floristiques et faunistiques vs. association composantes écologique, géographique et humaine. En 1931, Henri Perrier de la Bâthie rapportait que la tortue radiata avait été longtemps protégée par un Fady (tabou) mahafaly autour du lac Tsimanampesotse. Un autre Fady, sakalava, préserve la forêt de Lokobe, sur l’île de Nosy-Be. Avant le point de non-retour, aux côtés des SVT, la connaissance des sociétés humaines riveraines devrait être mise à contribution pour sauver la Flore et la Faune, la Biodiversité et l’Humanité.

 
22. mai, 2020

CHRONIQUE DE VANF  : S.O.S. Lémuriens, S.O.S. Nature

 

Ce 29 avril 2020, les chercheurs de Denver Museum of Nature and Science annonçaient la découverte à Madagascar du fossile d’un mammifère herbivore contemporain des dinosaures, il y a 66 millions d’années et auquel les paléontologues ont donné le nom d’Adala-therium, «Crazy Beast», «la bête folle», dans leur incapacité à le classer dans une catégorie connue : blaireau, castor, paresseux, fourmilliers, tatous... Il serait le fruit d’une «grande expérience évolutive propre», une insularité caractéristique de Madagascar. 

Un autre mammifère, rendu célèbre par le Dessin-animé «Kung-fu Panda», est tout aussi tellement inclassable qu’on a inventé une famille, celle des Ailuridés, dont il est le seul représentant. C’est le panda roux dont il n’existe plus que 10.000 représentants dans la nature, sa population ayant diminué de 40% au cours des 50 dernières années, rien qu’en Chine. Depuis 2015, le panda roux figure sur la Liste des espèces en danger de l’UICN (Union internationale pour la Conservation de la Nature). 

En cause, la perte et la fragmentation de son habitat ainsi que la réduction de sa nourriture, du fait des activités humaines de plus en plus invasives. À Madagascar, les mêmes causes humaines produisent les mêmes catastrophes animalières, cette fois sur les lémuriens. Cette même année 2015, où le panda roux rejoignait la liste des espèces en danger, le quatrième appel à proposition du programme S.O.S. «Save Our Species», était dédié à la protection des lémuriens de Madagascar.

En juillet 2011, Andriaholinirina N. & al annonçaient que la population de Lepilemur septentrionalis a vu son effectif décliner de 80% sur les 21 dernières années avec l’hypothèse pessimiste d’une égale dimunition pour les trois générations, sur les 21 prochaines années. 50 représentants de l’espèce étaient encore en vie sur un territoire de désormais moins de 10 km2, au Nord de la rivière Irodo, près des villages de Madirobe et Ankarongana dans la région de Safahary, presqu’à l’extrême Nord-Est de Madagascar. 

Selon la Liste rouge de l’UICN, plus de 90% des espèces de lémuriens sont en danger d’extinction en raison de la destruction de leur habitat causé par l’agriculture sur brûlis, l’exploitation illégale des forêts et la chasse. L’effet combiné de ces pressions a fait des lémuriens le groupe de mammifères le plus menacé de la planète : 9 espèces sur 10 en voie de disparition.

S.O.S., «Save Our Species», «Sauvons nOs Espèces» : le 22 mai 2019, dans neuf boutiques Lacoste et sur lacoste.com, 3.520 polos Lacoste, correspondant au total des individus rescapés de 10 espèces menacées, étaient mis en vente. Geste fort, le partenariat #LacosteSaveOurSpecies a fait remplacer le célèbre crocodile par l’effigie brodée de chacun des dix animaux menacés : le phoque moine d’Hawaï (boutique online), le hibou de Mohéli (boutique de Séoul), la baleine noire de l’Atlantique Nord (New York), le lynx ibérique (Paris), la chauve-souris yéménite (Londres), le wombat d’Australie (Tokyo), l’amphibien poulet de montagne (Miami), la libellule de Cebu (Shanghai), l’addax du Tchad et du Niger (Berlin), le poission Goodeid opal (Los Angeles).

«Les lémuriens sont à Madagascar ce que les pandas sont à la Chine», aime-t-on dire. Ni les lémuriens ni les pandas ne le savent. Les humains qui déciment leur habitat ou les pourchassent semblent s’en moquer. Disparu il y a 45 millions d’années, au moins l’Adala-therium n’avait pas été victime des humains. Un jour, les lémuriens, le panda géant et le panda roux, ne seraient plus, au mieux que des prisonniers en zoo, au pire des peluches en boutiques de souvenirs. Pour la bonne conscience humaine, on en ferait des avatars humains et leur donner la parole. Une parole très philosophique, une sagesse qui invite à réfléchir, comme chez Maître Oogway, vénérable et sage Tortue, personnage de DreamWorks : «Hier, c’est de l’histoire ; Demain, c’est le futur ; Aujourd’hui est un cadeau : c’est pourquoi on l’appelle Présent». 

DATAS :

1948 (5 octobre) : création de l’UICN, première union environnementale à l’échelle mondiale

1964 : l’UICN met en place la Liste rouge des espèces protégées

2012 : l’UICN inscrit 24 espèces de lémuriens en «Danger critique» ; lancement du programme S.O.S. (Save Our Species)

2013 : Plan d’action pour les lémuriens

2018 (1er juillet) L’UICN annonce que les lémuriens sont désormais les primates le plus menacés sur Terre, avec 95% de leur population sur le point de s’éteindre : sur 111 espèces et sous-espèces de lémuriens, 105 sont menacés d’extinction. 38 espèces de lémuriens en «Danger critique», 44 espèces «En danger», 23 espèces «Vulnérable»

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
19. mai, 2020

VANF ANTRANONKALA  : Madagascar, «Third Country», ce pays tiers

 

Madagascar est une île. La communication malgache est bien esseulée face à la communication africaine et internationale. Mais, contrairement aux mots «tavy», «savoka» ou «lavaka», de piètre réputation écologique, le reste du monde pourrait aimer nos génériques «tambavy» ou «mangidy». Il y a un précédent : avant 1971 et les travaux de la Chinoise Tu Youyou, Prix Nobel de Médécine en 2015, le mot même d’artémisinine relevait de la science-fiction. 

Il aura fallu à Tu Youyou quarante-quatre ans, après avoir extrait l’artémisinine de l’Artemisia annua, pour être reconnue. Pourtant, ce 4 mai 2020, l’ANSM (agence française pour la sécurité du médicament) ne semblait pas encore être au courant avec cette déclaration surréaliste : «les produits à base d’Artemisia annua n’ont jusqu’alors pas fait la preuve de quelconques vertus thérapeutiques. Nous rappelons que cette plante a auparavant fait l’objet du même type de message sur de prétendues vertus thérapeutiques contre le paludisme. Là encore, la preuve de son efficacité n’a pas été démontrée».

DATAS :

8 avril 2020 : L’Institut Max-Planck pour les colloïdes annonce qu’il va tester l’Artemisia annua contre la Covid-19.

24 avril 2020 : L’OMS lance un Engagement et appel à l’action : «lançons une collaboration historique, mondiale et limitée dans le temps, pour accélérer la découverte et la production de nouvelles technologies de la santé essentielles contre la Covid-19, et pour en assurer un accès universel et juste» ; «des produits de diagnostic, des traitements et des vaccins innovants sont nécessaires, qui devront être prêts en un temps record, et à une échelle et un accès encore jamais atteints» 

4 mai 2020 : L’OMS dit soutenir une médecine traditionnelle reposant sur des éléments scientifiques probants ; l’OMS oeuvre de concert avec les instituts de recherche pour sélectionner les produits issus de la pharmacopée traditionnelle sur lesquels des investigations peuvent être menées afin de déterminer leur efficacité clinique et leur innocuité dans le traitement de la Covid-19.

6 mai 2020 : Communiqué à propos du «médicament dénommé Covid-Organics» de la Commission de la CEDEAO (Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest) et l’OOAS (Organisation Ouest-africaine de la Santé) : «dans le cadre de son mandat qui est d’assurer la sauvegarde et l’amélioration de la santé des populations de la région, l’OOAS reste engagée vis-à-vis de la promotion, des pratiques et des produits d’une Médecine traditionnelle rationnelle dans l’espace CEDEAO, et a travaillé de façon cohérente pendant des années, avec les États membres dans le cadre d’études scientifiques sur les médicaments à base de plantes dont l’efficacité est prouvée. Ces produits sont documentés dans notre Pharmacopée des médicaments traditionnels de la CEDEAO».

9 mai 2020 : Le Professeur Henintsoa Rafatro, chef du Laboratoire Évaluation Pharmaco-Clinique à l’IMRA (Institut Malgache de Recherches Appliquées) dont un des domaines d’activités concerne le paludisme par «l’investigation de molécules antiplasmodales», précise que «L’IMRA travaille depuis plus de 30 ans sur ces plantes et l’Artemisia est utilisée depuis 2400 ans en Chine. On se base sur l’histoire qui montre que le produit a fait ses preuves dans le domaine de la santé. Mais si certains hésitent quant à son efficacité, on ne peut pas les en empêcher». 

11 mai 2020 : Le Président de la République Andry Rajoelina, sur France 24 et Radio France internationale, répondant aux critiques contre le Covid-Organics, «composé à 62% d’Artemisia et de deux autres plantes endémiques de Madagascar», déclare ne reculer ni devant aucun pays ni aucune organisation.

«Chloroquine, Hydroxychloroquine, Méfloquine : les «intuitions» médicales convergent toutes vers les antipaludéens», avais-je conclu à la lecture de la littérature scientifique internationale (cf. «Du palu au Covid-19 : d’une plante, deux coups ?», Chronique VANF 30 mars 2020). Dès le 8 avril 2020, il fallut y rajouter l’Artemisia annua que l’Institut Max Planck et ses cinq Prix Nobel de Médecine annonçait vouloir tester contre la Covid-19. 

Anti-paludéens : c’est là «l’expérience de l’IMRA», dont parle le Professeur Henintsoa Rafatro. Cette «expérience de l’IMRA», ce sont deux mots, deux molécules, à l’accent bien de chez nous : «TAZOPSINE» : cf. Rasoanaivo Philippe & al., «A plant derived morphinan as a novel lead compound active against malaria liver stages», PLoS medicine 3 (12), 2006 ; et «MALAGASHANINE» (extrait de Marovely ou Ratendrika) : cf. Ramanitrahasimbola D., Rasoanaivo P., Ratsimamanga S., Vial H., «Malagashanine potentiates chloroquine antimalarial activity in drug resistant Plasmodium malaria by modifying both its efflux and influx», Mol Biochem Parasitol., 2006 Mar ; 146 (1) : 58-67 ; «In vitro and in vivo chloroquine-potentiating action of Strychnos myrtoides alkaloids against chloroquine-resistant strains of Plasmodium malaria», Rasoanaivo P., Ratsimamanga-Urverg S., Milijaona R., Rafatro H., Rakoto-Ratsimamanga A., Galeffi C., Nicoletti M., Planta Med. 1994 Feb ; 60 (1) : 13-6.

Cette «expérience de l’IMRA», ce sont 190 plantes, dont 51 anti-paludiques traditionnels, collectés dans 5 différents écosystèmes de Madagascar : cf. Rasoanaivo P., Ramanitrahasimbola D., Rafatro H., Rakotondramanana D., Robijaona B., Rakotozafy A., Ratsimamanga-Urverg S., Labaïed M., Grellier P., Allorge L., Mambu L., Frappier F., «Screening extracts of Madagascan plants in search of antiplasmodial compounds», Phytother Res. 2004 Sep ; 18 (9) : 742-7.

L’expérience de l’IMRA, c’est une R&D ayant abouti à des médicaments comme le Madécassol (cicatrisant contre l’ulcère gastro-intestinal et l’ulcère externe, extrait de la Centella asiatica, «Talapetraka») et le Madéglucyl (premier Remède Traditionnel Amélioré mondial entièrement naturel pour le traitement de diabète de type II, extrait de Eugenia jambolana, «Rotra») que plusieurs publications dans la littérature scientifique documentent : Ranaivoravo J., «Laboratory and clinical evaluation of traditional medicines for care and treatment of malaria : Experience of the Malagasy Applied Research Institute», African Health Monitor 4, 33-34, 2003 ;  Ratsimamanga-Urverg Suzanne, «Eugenia jambolana : Madagascar», Sharing Innovative Experiences 7, 1-5, 2001 ; Albert Rakoto-Ratsimamanga & al., «Active principle of Centella asiatica, «initiating agent» in the process of budding, the first stage in the healing (cicatrisation) of cutaneous ulcers», Lyon Med. N°27, 1957... 

Des chercheurs au McLaughlin-Rotman Centre for Global Health et à l’Université de Toronto ont rappelé ce qu’a toujours été/fait l’IMRA : de la bio-prospection pour développer une médecine traditionnelle répondant aux normes de qualité, adapter les protocoles en Recherche&Développement des pays du Nord aux paramètres d’un pays du Sud afin de garder les produits à la portée des populations locales (cf. Manveen Puri, Hassan Masum, Jennifer Heys, Peter A. Singer, ont publié «Harnessing biodiversity : the Malagasy Institute of Applied Research (IMRA)», dans BMC International Health and Human Rights 2010 ; 10 (Suppl 1) : S9 (online 13 décembre 2010).

Madagascar est une île. Quand, il y a 95 millions d’années, Madagascar était encore rattachée à l’Inde mais déjà séparée de l’Afrique, à quel Gondwana botanique appartenaient les Comores, les Seychelles, l’île Maurice et La Réunion ? Dans l’espace indianocéanien, il faudrait également «renforcer la coopération entre les États membres en matière de recherche, de formation et de partage d’expériences dans le domaine de la santé en général, et de la lutte contre le Covid-19 en particulier» et, sur le modèle de l’IMRA, créer des centres d’excellence en médecine traditionnelle à l’échelle des îles de l’Océan Indien. 

 

Le «Third Country» dont parle l’Afrique de l’Ouest est une île. Ce sera du «Made in Madagascar», et si nous avions raison, l’IMRA aura droit au prix Nobel de Médecine.

 
15. mai, 2020

CHRONIQUE DE VANF : La longue marche de l’Artemisia annua à l’artémisinine

 

«Avertissement : Les données mises à disposition reflètent l’état d’avancement des connaissances ou la disponibilité des inventaires. En aucun cas, elles ne sauraient être considérées comme exhaustives». J’aime bien cet avertissement qui laisse toutes les portes ouvertes. 

Tandis que les Français dénoncent le recours à l’Artemisia annua, les Allemands veulent tester la plante médicinale contre le coronavirus. Face au Covid-19, j’ai déjà décidé de ne laisser la parole qu’aux scientifiques. Pourtant, force est de constater que, comme les juristes se noient dans un verre d’eau, les scientifiques disent et se contredisent depuis le début de cette pandémie.

On compte jusqu’à 400 millions d’infections annuelles à falciparum et au moins un million de cas mortels, dont 80% en Afrique subsaharienne, rend compte l’OMS, organisation mondiale de la Santé. De 2001 à 2005, 51 pays avaient rapidement suivi la recommandation de l’OMS concernant l’adoption des ACT (Artemisinin-based Combination Therapies : ACT), comme traitement de première intention contre le paludisme. Dès novembre 2004, l’OMS avait annoncé la pénurie d’artémisinine et d’ACT, pourtant au moins dix fois plus coûteux que la chloroquine et les autres antipaludiques courants. 

Le 4 mai 2020, l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament (France) avertissait : «Cette mise en garde concerne entre autres les produits à base de plantes, notamment la plante Artemisia annua ou Armoise annuelle, qui est présentée comme une solution thérapeutique ou préventive de l’infection, sous forme de plante sèche, décoction, tisane ou gélules. Ces allégations sont fausses et dangereuses : elles pourraient retarder une prise en charge médicale nécessaire en cas d’infection confirmée. En effet, les produits à base d’Artemisia annua n’ont jusqu’alors pas fait la preuve de quelconques vertus thérapeutiques. Nous rappelons que cette plante a auparavant fait l’objet du même type de message sur de prétendues vertus thérapeutiques contre le paludisme. Là encore, la preuve de son efficacité n’a pas été démontrée et des personnes en ayant pris ont développé des formes graves de paludisme lors d’un séjour à l’étranger». 

Dans cette mise en garde de mai 2020, l’ANSM reste dans la logique de ses conclusions de 2015 et 2017 : «inefficacité du traitement à base d’Artemisia annua utilisé en chimioprophylaxie du paludisme».  En octobre 2019, l’OMS avait également mis en garde contre «l’usage répandu des décoctions d’Artemisia annua (qui) pourrait favoriser le développement et la diffusion des souches résistantes de Plasmodium résistantes à l’artémisinine». 

De son côté, le 8 avril 2020, l’Institut Max Planck pour les colloïdes, à Potsdam (Allemagne) annonçait vouloir tester l’Artemisia annua contre le coronavirus : «Je suis excité par cette collaboration internationale entre instituts publics et scientifiques du secteur privé à conduire des études moléculaires testant l’Artemisia annua contre le coronavirus», avouait le Professeur Peter Seeberger, de l’Institut Max Planck. 

Et de rappeler que les traitements contenant un dérivé d’Artemisinine, (Artemisinin-based Combination Therapies : ACT), sont le traitement standard international contre le paludisme. En l’absence de médicaments contre le Covid-19, les médicaments généralement utilisés contre le paludisme ou Ebola, aussi bien que les médicaments anti-viraux, sont considérés comme des alternatives. La piste des traitements à base de plantes médicinales dans la médicine chinoise traditionnelle avait été explorée pour soigner les infections au coronavirus durant les épidémies de SARS-CoV et MERS-Cov. Les études chinoises ont montré que l’extrait alcoolique d’Artemisia annua était le second traitement phytothérapeutique le plus efficace, après la Lycoris radiata, lors de l’épisode SARS-CoV de 2005.

En question, comme chaque fois : l’insuffisance du contenu des décoctions à partir d’artémisia ; la variation de la composition d’Artemisia annua selon les lieux et les conditions de culture ; les récoltes et les procédés de fabrication ; la variation de la qualité des infusions suivant les dosages, la température de l’eau, la durée d’infusion. 

C’est pour remédier à ces incertitudes que le projet «Artemisia», financé par la Fondation Bill et Melinda Gates s’est fixé comme objectif d’augmenter le rendement en artémisinine par une amélioration génétique de l’Artemisia annua. Il leur s’agit de créer de nouvelles variétés, par croisements entre individus à haut rendement en artémisinine : 30 à 60% plus elevés que chez Artemis, variété hybride qui a constitué la population de départ du projet Artemisia. 

Pour rappel, lors de la guerre du Vietnam (à partir de 1954), le Nord-Vietnam avait appelé la Chine à l’aide parce que les soldats viêt-minh mourraient davantage du palu qu’au combat, le virus ayant développé une résistance à la chloroquine. C’est ainsi que, le 23 mai 1967, Mao Tsé-Toung lança le projet de recherches 523 dont Tu Youyou, membre de l’Académie de médecine traditionnelle chinoise depuis 1965, prit la tête en 1969.

La médicine traditionnelle chinoise connait l’Artemisia annua depuis des millénaires. La plus ancienne mention du «Qinhao» (l’Artemisia annua) se trouve dans «Traitement de 52 maladies», un manuscrit chinois datant du 3ème siècle avant J.-C., exhumé d’une tombe lors de fouilles archéologiques effectuées en 1972 dans la province de Hunan. En Occident, c’est seulement en 1753 que le botaniste suédois Carl von Linné (1707-1778) décrira Artemisia annua pour la première fois. Sur le plan scientifique, l’identification de l’artémisinine comme principe actif remonte aux travaux de la Chinoise Tu Youyou, qui parvint à l’extraire en octobre 1971, en suivant le protocole fixé 1625 ans auparavant par Ge Hong (284-346) : cet alchimiste chinois fut le tout premier à préconiser l’Artemisia annua dans le traitement du paludisme (cf. Bernd Schaefer, Natural Products in the Chemical Industry, Springer, Berlin&Heidelberg, 2014, p.456 : «The Discovery of Artemisinin»).

Le 5 octobre 2015, Tu Youyou recevra le Prix Nobel de Médicine. Mais, auparavant, en 2011, on lui décerna le prix Albert-Lasker de la Recherche médicale fondamentale, pour cette découverte de l’artémisinine, thérapie contre le paludisme.