15. mai, 2020

Artemesia

CHRONIQUE DE VANF : La longue marche de l’Artemisia annua à l’artémisinine

 

«Avertissement : Les données mises à disposition reflètent l’état d’avancement des connaissances ou la disponibilité des inventaires. En aucun cas, elles ne sauraient être considérées comme exhaustives». J’aime bien cet avertissement qui laisse toutes les portes ouvertes. 

Tandis que les Français dénoncent le recours à l’Artemisia annua, les Allemands veulent tester la plante médicinale contre le coronavirus. Face au Covid-19, j’ai déjà décidé de ne laisser la parole qu’aux scientifiques. Pourtant, force est de constater que, comme les juristes se noient dans un verre d’eau, les scientifiques disent et se contredisent depuis le début de cette pandémie.

On compte jusqu’à 400 millions d’infections annuelles à falciparum et au moins un million de cas mortels, dont 80% en Afrique subsaharienne, rend compte l’OMS, organisation mondiale de la Santé. De 2001 à 2005, 51 pays avaient rapidement suivi la recommandation de l’OMS concernant l’adoption des ACT (Artemisinin-based Combination Therapies : ACT), comme traitement de première intention contre le paludisme. Dès novembre 2004, l’OMS avait annoncé la pénurie d’artémisinine et d’ACT, pourtant au moins dix fois plus coûteux que la chloroquine et les autres antipaludiques courants. 

Le 4 mai 2020, l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament (France) avertissait : «Cette mise en garde concerne entre autres les produits à base de plantes, notamment la plante Artemisia annua ou Armoise annuelle, qui est présentée comme une solution thérapeutique ou préventive de l’infection, sous forme de plante sèche, décoction, tisane ou gélules. Ces allégations sont fausses et dangereuses : elles pourraient retarder une prise en charge médicale nécessaire en cas d’infection confirmée. En effet, les produits à base d’Artemisia annua n’ont jusqu’alors pas fait la preuve de quelconques vertus thérapeutiques. Nous rappelons que cette plante a auparavant fait l’objet du même type de message sur de prétendues vertus thérapeutiques contre le paludisme. Là encore, la preuve de son efficacité n’a pas été démontrée et des personnes en ayant pris ont développé des formes graves de paludisme lors d’un séjour à l’étranger». 

Dans cette mise en garde de mai 2020, l’ANSM reste dans la logique de ses conclusions de 2015 et 2017 : «inefficacité du traitement à base d’Artemisia annua utilisé en chimioprophylaxie du paludisme».  En octobre 2019, l’OMS avait également mis en garde contre «l’usage répandu des décoctions d’Artemisia annua (qui) pourrait favoriser le développement et la diffusion des souches résistantes de Plasmodium résistantes à l’artémisinine». 

De son côté, le 8 avril 2020, l’Institut Max Planck pour les colloïdes, à Potsdam (Allemagne) annonçait vouloir tester l’Artemisia annua contre le coronavirus : «Je suis excité par cette collaboration internationale entre instituts publics et scientifiques du secteur privé à conduire des études moléculaires testant l’Artemisia annua contre le coronavirus», avouait le Professeur Peter Seeberger, de l’Institut Max Planck. 

Et de rappeler que les traitements contenant un dérivé d’Artemisinine, (Artemisinin-based Combination Therapies : ACT), sont le traitement standard international contre le paludisme. En l’absence de médicaments contre le Covid-19, les médicaments généralement utilisés contre le paludisme ou Ebola, aussi bien que les médicaments anti-viraux, sont considérés comme des alternatives. La piste des traitements à base de plantes médicinales dans la médicine chinoise traditionnelle avait été explorée pour soigner les infections au coronavirus durant les épidémies de SARS-CoV et MERS-Cov. Les études chinoises ont montré que l’extrait alcoolique d’Artemisia annua était le second traitement phytothérapeutique le plus efficace, après la Lycoris radiata, lors de l’épisode SARS-CoV de 2005.

En question, comme chaque fois : l’insuffisance du contenu des décoctions à partir d’artémisia ; la variation de la composition d’Artemisia annua selon les lieux et les conditions de culture ; les récoltes et les procédés de fabrication ; la variation de la qualité des infusions suivant les dosages, la température de l’eau, la durée d’infusion. 

C’est pour remédier à ces incertitudes que le projet «Artemisia», financé par la Fondation Bill et Melinda Gates s’est fixé comme objectif d’augmenter le rendement en artémisinine par une amélioration génétique de l’Artemisia annua. Il leur s’agit de créer de nouvelles variétés, par croisements entre individus à haut rendement en artémisinine : 30 à 60% plus elevés que chez Artemis, variété hybride qui a constitué la population de départ du projet Artemisia. 

Pour rappel, lors de la guerre du Vietnam (à partir de 1954), le Nord-Vietnam avait appelé la Chine à l’aide parce que les soldats viêt-minh mourraient davantage du palu qu’au combat, le virus ayant développé une résistance à la chloroquine. C’est ainsi que, le 23 mai 1967, Mao Tsé-Toung lança le projet de recherches 523 dont Tu Youyou, membre de l’Académie de médecine traditionnelle chinoise depuis 1965, prit la tête en 1969.

La médicine traditionnelle chinoise connait l’Artemisia annua depuis des millénaires. La plus ancienne mention du «Qinhao» (l’Artemisia annua) se trouve dans «Traitement de 52 maladies», un manuscrit chinois datant du 3ème siècle avant J.-C., exhumé d’une tombe lors de fouilles archéologiques effectuées en 1972 dans la province de Hunan. En Occident, c’est seulement en 1753 que le botaniste suédois Carl von Linné (1707-1778) décrira Artemisia annua pour la première fois. Sur le plan scientifique, l’identification de l’artémisinine comme principe actif remonte aux travaux de la Chinoise Tu Youyou, qui parvint à l’extraire en octobre 1971, en suivant le protocole fixé 1625 ans auparavant par Ge Hong (284-346) : cet alchimiste chinois fut le tout premier à préconiser l’Artemisia annua dans le traitement du paludisme (cf. Bernd Schaefer, Natural Products in the Chemical Industry, Springer, Berlin&Heidelberg, 2014, p.456 : «The Discovery of Artemisinin»).

Le 5 octobre 2015, Tu Youyou recevra le Prix Nobel de Médicine. Mais, auparavant, en 2011, on lui décerna le prix Albert-Lasker de la Recherche médicale fondamentale, pour cette découverte de l’artémisinine, thérapie contre le paludisme.