19. mai, 2020

Artémesia

VANF ANTRANONKALA  : Madagascar, «Third Country», ce pays tiers

 

Madagascar est une île. La communication malgache est bien esseulée face à la communication africaine et internationale. Mais, contrairement aux mots «tavy», «savoka» ou «lavaka», de piètre réputation écologique, le reste du monde pourrait aimer nos génériques «tambavy» ou «mangidy». Il y a un précédent : avant 1971 et les travaux de la Chinoise Tu Youyou, Prix Nobel de Médécine en 2015, le mot même d’artémisinine relevait de la science-fiction. 

Il aura fallu à Tu Youyou quarante-quatre ans, après avoir extrait l’artémisinine de l’Artemisia annua, pour être reconnue. Pourtant, ce 4 mai 2020, l’ANSM (agence française pour la sécurité du médicament) ne semblait pas encore être au courant avec cette déclaration surréaliste : «les produits à base d’Artemisia annua n’ont jusqu’alors pas fait la preuve de quelconques vertus thérapeutiques. Nous rappelons que cette plante a auparavant fait l’objet du même type de message sur de prétendues vertus thérapeutiques contre le paludisme. Là encore, la preuve de son efficacité n’a pas été démontrée».

DATAS :

8 avril 2020 : L’Institut Max-Planck pour les colloïdes annonce qu’il va tester l’Artemisia annua contre la Covid-19.

24 avril 2020 : L’OMS lance un Engagement et appel à l’action : «lançons une collaboration historique, mondiale et limitée dans le temps, pour accélérer la découverte et la production de nouvelles technologies de la santé essentielles contre la Covid-19, et pour en assurer un accès universel et juste» ; «des produits de diagnostic, des traitements et des vaccins innovants sont nécessaires, qui devront être prêts en un temps record, et à une échelle et un accès encore jamais atteints» 

4 mai 2020 : L’OMS dit soutenir une médecine traditionnelle reposant sur des éléments scientifiques probants ; l’OMS oeuvre de concert avec les instituts de recherche pour sélectionner les produits issus de la pharmacopée traditionnelle sur lesquels des investigations peuvent être menées afin de déterminer leur efficacité clinique et leur innocuité dans le traitement de la Covid-19.

6 mai 2020 : Communiqué à propos du «médicament dénommé Covid-Organics» de la Commission de la CEDEAO (Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest) et l’OOAS (Organisation Ouest-africaine de la Santé) : «dans le cadre de son mandat qui est d’assurer la sauvegarde et l’amélioration de la santé des populations de la région, l’OOAS reste engagée vis-à-vis de la promotion, des pratiques et des produits d’une Médecine traditionnelle rationnelle dans l’espace CEDEAO, et a travaillé de façon cohérente pendant des années, avec les États membres dans le cadre d’études scientifiques sur les médicaments à base de plantes dont l’efficacité est prouvée. Ces produits sont documentés dans notre Pharmacopée des médicaments traditionnels de la CEDEAO».

9 mai 2020 : Le Professeur Henintsoa Rafatro, chef du Laboratoire Évaluation Pharmaco-Clinique à l’IMRA (Institut Malgache de Recherches Appliquées) dont un des domaines d’activités concerne le paludisme par «l’investigation de molécules antiplasmodales», précise que «L’IMRA travaille depuis plus de 30 ans sur ces plantes et l’Artemisia est utilisée depuis 2400 ans en Chine. On se base sur l’histoire qui montre que le produit a fait ses preuves dans le domaine de la santé. Mais si certains hésitent quant à son efficacité, on ne peut pas les en empêcher». 

11 mai 2020 : Le Président de la République Andry Rajoelina, sur France 24 et Radio France internationale, répondant aux critiques contre le Covid-Organics, «composé à 62% d’Artemisia et de deux autres plantes endémiques de Madagascar», déclare ne reculer ni devant aucun pays ni aucune organisation.

«Chloroquine, Hydroxychloroquine, Méfloquine : les «intuitions» médicales convergent toutes vers les antipaludéens», avais-je conclu à la lecture de la littérature scientifique internationale (cf. «Du palu au Covid-19 : d’une plante, deux coups ?», Chronique VANF 30 mars 2020). Dès le 8 avril 2020, il fallut y rajouter l’Artemisia annua que l’Institut Max Planck et ses cinq Prix Nobel de Médecine annonçait vouloir tester contre la Covid-19. 

Anti-paludéens : c’est là «l’expérience de l’IMRA», dont parle le Professeur Henintsoa Rafatro. Cette «expérience de l’IMRA», ce sont deux mots, deux molécules, à l’accent bien de chez nous : «TAZOPSINE» : cf. Rasoanaivo Philippe & al., «A plant derived morphinan as a novel lead compound active against malaria liver stages», PLoS medicine 3 (12), 2006 ; et «MALAGASHANINE» (extrait de Marovely ou Ratendrika) : cf. Ramanitrahasimbola D., Rasoanaivo P., Ratsimamanga S., Vial H., «Malagashanine potentiates chloroquine antimalarial activity in drug resistant Plasmodium malaria by modifying both its efflux and influx», Mol Biochem Parasitol., 2006 Mar ; 146 (1) : 58-67 ; «In vitro and in vivo chloroquine-potentiating action of Strychnos myrtoides alkaloids against chloroquine-resistant strains of Plasmodium malaria», Rasoanaivo P., Ratsimamanga-Urverg S., Milijaona R., Rafatro H., Rakoto-Ratsimamanga A., Galeffi C., Nicoletti M., Planta Med. 1994 Feb ; 60 (1) : 13-6.

Cette «expérience de l’IMRA», ce sont 190 plantes, dont 51 anti-paludiques traditionnels, collectés dans 5 différents écosystèmes de Madagascar : cf. Rasoanaivo P., Ramanitrahasimbola D., Rafatro H., Rakotondramanana D., Robijaona B., Rakotozafy A., Ratsimamanga-Urverg S., Labaïed M., Grellier P., Allorge L., Mambu L., Frappier F., «Screening extracts of Madagascan plants in search of antiplasmodial compounds», Phytother Res. 2004 Sep ; 18 (9) : 742-7.

L’expérience de l’IMRA, c’est une R&D ayant abouti à des médicaments comme le Madécassol (cicatrisant contre l’ulcère gastro-intestinal et l’ulcère externe, extrait de la Centella asiatica, «Talapetraka») et le Madéglucyl (premier Remède Traditionnel Amélioré mondial entièrement naturel pour le traitement de diabète de type II, extrait de Eugenia jambolana, «Rotra») que plusieurs publications dans la littérature scientifique documentent : Ranaivoravo J., «Laboratory and clinical evaluation of traditional medicines for care and treatment of malaria : Experience of the Malagasy Applied Research Institute», African Health Monitor 4, 33-34, 2003 ;  Ratsimamanga-Urverg Suzanne, «Eugenia jambolana : Madagascar», Sharing Innovative Experiences 7, 1-5, 2001 ; Albert Rakoto-Ratsimamanga & al., «Active principle of Centella asiatica, «initiating agent» in the process of budding, the first stage in the healing (cicatrisation) of cutaneous ulcers», Lyon Med. N°27, 1957... 

Des chercheurs au McLaughlin-Rotman Centre for Global Health et à l’Université de Toronto ont rappelé ce qu’a toujours été/fait l’IMRA : de la bio-prospection pour développer une médecine traditionnelle répondant aux normes de qualité, adapter les protocoles en Recherche&Développement des pays du Nord aux paramètres d’un pays du Sud afin de garder les produits à la portée des populations locales (cf. Manveen Puri, Hassan Masum, Jennifer Heys, Peter A. Singer, ont publié «Harnessing biodiversity : the Malagasy Institute of Applied Research (IMRA)», dans BMC International Health and Human Rights 2010 ; 10 (Suppl 1) : S9 (online 13 décembre 2010).

Madagascar est une île. Quand, il y a 95 millions d’années, Madagascar était encore rattachée à l’Inde mais déjà séparée de l’Afrique, à quel Gondwana botanique appartenaient les Comores, les Seychelles, l’île Maurice et La Réunion ? Dans l’espace indianocéanien, il faudrait également «renforcer la coopération entre les États membres en matière de recherche, de formation et de partage d’expériences dans le domaine de la santé en général, et de la lutte contre le Covid-19 en particulier» et, sur le modèle de l’IMRA, créer des centres d’excellence en médecine traditionnelle à l’échelle des îles de l’Océan Indien. 

 

Le «Third Country» dont parle l’Afrique de l’Ouest est une île. Ce sera du «Made in Madagascar», et si nous avions raison, l’IMRA aura droit au prix Nobel de Médecine.