24. avr., 2020

Le Monde Diplomatique

BlackRock, la finance au chevet des retraités français

Frustrés par la faible part de l’épargne individuelle dans le système de retraite français, les géants de la finance espèrent que, avec la réforme Macron-Philippe, leur heure arrive enfin.

Aurélie Piau. — « Et c’est ainsi que les carottes furent cuites », 2014

Au rez-de-chaussée d’un immeuble cossu de New York ouvert au public se trouvent une boutique de design ainsi qu’un bar, duquel s’échappe une harmonieuse mélodie improvisée par un pianiste pour le plus grand bonheur d’une clientèle huppée. Cet édifice appartient à BlackRock. Avec Vanguard et State Street, la société forme le gang des « Big Three » : les trois géants de la gestion d’actifs. Ensemble, ils cumulent environ 15 000 milliards de dollars (13 500 milliards d’euros) de capitalisation, soit l’équivalent du produit intérieur brut (PIB) de la Chine, et contrôlent un bloc majoritaire d’actions dans 90 % des entreprises du S&P 500, le premier indice boursier américain.

Mais les deux acolytes de BlackRock ne sont que des nains à côté de ce Léviathan financier. Avec un chiffre d’affaires supérieur à 12 milliards de dollars et près de quatorze mille « collaborateurs » dans une trentaine de pays, la société de M. Laurence D. Fink gère à elle seule plus de 6 000 milliards de dollars, soit près de deux fois et demie le PIB de la France.

BlackRock collecte ces sommes auprès de ses clients afin de les placer dans les titres d’entreprises du monde entier. Notamment à travers son produit-phare : l’Exchange Trading Fund (fonds négocié en Bourse, ETF). Dès lors qu’il dispose d’un minimum de 600 euros, n’importe quel quidam peut faire appel aux bons services de M. Fink, avec 2 378 modalités d’investissement possibles. Mais si BlackRock s’adresse aux « petits », auxquels l’institution propose des frais de gestion dix fois inférieurs à ceux prélevés pour les placements classiques, il ne néglige pas les gros poissons. Comme le fonds souverain norvégien, le plus important de la planète.

Le succès de la société s’explique par l’expertise sans égale que lui reconnaît le monde de la finance. La source de cette clairvoyance singulière porte un nom évocateur : Aladdin. Dans le conte oriental, Aladdin est un garçon des rues qui accède à une fortune infinie grâce aux prouesses d’un génie enfermé dans une lampe. Pour M. Fink, Aladdin est un acronyme : Asset, Liability, Debt and Derivative Investment Network, ou Réseau d’investissements en actifs, passifs, dettes et dérivés. Il s’agit d’un supercalculateur composé de six mille serveurs à haute performance qui surveillent chaque jour près de 20 000 milliards de dollars. Aladdin fonctionne si bien que, en mars 2019, M. Fink a annoncé qu’il comptait supprimer des centaines d’emplois d’analystes, préférant s’en remettre aux conseils de son bon génie.

Mais si Aladdin est devenu aussi puissant, c’est avant tout parce que certains dirigeants politiques ont décidé de lui faire confiance. Ainsi des gouvernements et banques centrales qui se sont tournés vers lui pour tester la solidité de leurs systèmes financiers à la suite de la crise de 2008. La note s’est par exemple élevée à 8 millions d’euros pour la Banque centrale européenne (BCE) en 2016. À peine un pourboire pour BlackRock, rétorquera-t-on. Certes, mais « les conseils que la société fournit aux banques centrales des Pays-Bas, de l’Espagne, de l’Irlande, de Chypre ou de la Grèce lui rapportent bien plus que de l’argent : de l’information », souligne l’économiste Don Quijones (1). Ainsi nourri des données les plus précieuses de la planète finance, l’algorithme Aladdin, loué à d’autres fonds, est devenu indispensable.

Sur ses conseils, BlackRock investit sur les cinq continents. Il possède une part de 40 % des entreprises américaines les plus importantes. Il vote dans 17 000 conseils d’administration, possède plus d’actions dans Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft que les fondateurs de chacune de ces sociétés. En France, il est propriétaire d’environ 5 % de BNP Paribas, d’Axa, de Renault, de Bouygues, de Total, de Vivendi, de la Société générale…

Cette logique tentaculaire permet à BlackRock de déployer une stratégie dite de common ownership (« propriété commune »). L’objectif : acquérir un poids suffisant dans le capital d’entreprises en concurrence dans un même secteur. Par exemple, dans le domaine de la chimie, le fonds dispose de blocs d’actions non négligeables chez Bayer, BASF, DuPont, Monsanto, Linde, ainsi que chez les français Arkema et Air Liquide. Rien de plus facile pour lui que de faire en sorte que son activisme actionnarial chez l’un serve ses intérêts chez l’autre, et les siens par-dessus tout. BlackRock peut ainsi plaider en faveur d’une fusion ici, d’une hausse des prix favorable aux dividendes là, etc. Trois chercheurs en économie ont publié en 2018 un article sur le common ownership (2). Ils ont établi que, dans le secteur de l’aviation commerciale, les prix des billets ont été maintenus à la hausse par les cinq principales compagnies aériennes américaines dans lesquelles BlackRock est actionnaire.

Pour M. Fink, Aladdin a donc transformé le monde en caverne d’Ali Baba. Et, au beau milieu de la grotte, il semble avoir identifié un joyau de forme hexagonale.

Rendre automatique l’adhésion à un plan d’épargne

En octobre 2017, le président Emmanuel Macron reçoit M. Fink ainsi qu’une poignée d’autres dirigeants du monde de la finance pour une présentation du programme de réformes de son gouvernement, sous la houlette du ministre de l’économie et des finances Bruno Lemaire. La même année, le président de BlackRock France, M. Jean-François Cirelli, un proche de M. Alain Juppé, qui a piloté la privatisation de Gaz de France lorsqu’il en était le président-directeur général, est invité à siéger au Comité action publique 2022 (CAP 22). Créé par M. Macron, ce dernier est censé identifier les « réformes structurelles » prioritaires, ainsi que les « économies significatives et durables » que l’État devra réaliser, quitte à envisager certains « transferts au secteur privé » ou l’« abandon » de certaines de ses missions (3).

Dans un document publié en juin 2019 et intitulé « La loi Pacte : le bon plan retraite » (4), M. Cirelli s’immisce dans le débat politique : « Nous présentons (…) nos recommandations sur les mesures qui contribueront à une réforme réussie », écrit-il, car celle-ci, qui permet de rendre l’« épargne retraite plus attractive », est « importante ». « Nos recommandations s’adressent au gouvernement français (…), aux employeurs et représentants du personnel », et visent à favoriser l’« accès aux ETF ». « L’objectif du gouvernement est de porter l’épargne retraite à 300 milliards d’euros à l’horizon de la fin du quinquennat. » Il suggère à Paris de s’inscrire dans le cadre de la nouvelle réglementation du plan Juncker et de son produit paneuropéen d’épargne retraite individuelle (PEPP) — un projet soutenu par le vice-président de la Commission européenne Valdis Dombrovskis, qui a lui-même désigné BlackRock pour mener les premières expérimentations.

Le document identifie trois axes autour desquels organiser l’action du gouvernement. Tout d’abord, « améliorer par voie de décrets d’application et d’ordonnances » l’accès à la retraite par capitalisation, puis pérenniser les incitations fiscales ; créer « un tableau de bord d’outils digitaux de type agrégateur-simulateur permettant à chaque épargnant d’évaluer ses futurs revenus », en imaginant une forme d’« éducation financière » : « De la même manière que les salariés français disposent d’un budget formation leur permettant de faire évoluer leurs qualifications professionnelles, on pourrait imaginer la création d’un budget formation financière » — qui permettrait de présenter les retraites par répartition et par capitalisation comme « complémentaires ». Enfin, rendre automatique l’adhésion à un plan d’épargne retraite. De façon à s’assurer que les changements de gouvernement ne remettent pas en cause de telles « avancées », il convient de surcroît d’associer à la réforme « une gouvernance de long terme, à travers la mise en place d’un organisme indépendant apte à en évaluer le coût et l’efficacité dans la durée, mais aussi à en garantir la pérennité ».

En 2019, dans la lettre annuelle que M. Fink adresse aux dirigeants d’entreprises, « dans lesquelles BlackRock investit », il explique : « La société, usée par les grands changements qui ont lieu au sein de l’économie et par l’incapacité des gouvernements à fournir des solutions pérennes, s’attend de plus en plus à ce que les entreprises, publiques comme privées, s’attaquent aux problèmes sociaux et économiques les plus urgents. (…) Une chose, néanmoins, est certaine : le monde a besoin de votre leadership. »

Sylvain Leder

Professeur de sciences économiques et sociales, a participé à la coordination du Manuel d’économie critique du Monde diplomatique, 2016.

 

12. févr., 2020

Si vous voulez visionner l'article intitulé : "Plus d'un Français sur deux pour le retrait de la réforme des retraites"; cliquez ici 

5. févr., 2020

Marianne

Les Français contre la réforme des retraites à 61% ? Pour Sibeth Ndiaye, c'est parce qu'ils en ont marre des manifs

 

Par Louis Nadau  Publié le 24/01/2020

Le fait que 61 % de Français soient en faveur d'un retrait de la réforme des retraites "traduit une forme d'exaspération" parce "qu'on en parle énormément" et "qu'il y a beaucoup de manifestations", avance la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, ce vendredi 24 janvier.

Déni : "Action de dénier, de refuser de reconnaître la vérité ou la valeur d'une chose." Exemple : Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement, interrogée ce vendredi 24 janvier sur BFMTV sur les 61 % de Français (sondage Elabe du 22 janvier) souhaitant qu'Emmanuel Macron retire son projet de réforme des retraites, présenté aujourd'hui en Conseil des ministres.

"Je pense que ça, ça traduit une forme d'exaspération. D'exaspération, d'abord qu'on en parle énormément, qu'il y ait beaucoup de manifestations, qu'il y ait parfois de la violence assez radicale dans certaines manifestations. Je pense que ça traduit de la lassitude, et que les Français ont envie de passer à autre chose", déclare-t-elle. Et voilà comment la porte-parole du gouvernement fait passer la fièvre pour la maladie, l'effet qu'est le mouvement social pour la cause qu'est l'opposition à l'instauration du régime universel de retraite.

Sur sa lancée, Sibeth Ndiaye tient cependant à rassurer l'opinion : malgré les grèves et les manifestations, l'exécutif ne lâchera pas. "Ils ont envie de passer à autre chose, mais moi j'ai envie de leur adresser un message", continue la porte-parole : "Cette réforme, si on la fait, avec les difficultés que ça représente, c'est parce qu'on est profondément convaincu qu'elle est massivement redistributive, et que les gens qui aujourd'hui sont les oubliés de la solidarité nationale, ceux qui sont à temps partiel, ceux qui ont des petites carrières, ce seront les grands gagnants de cette réforme." A condition, bien sûr, qu'ils travaillent plus longtemps.

"Une difficulté de compréhension"

Parmi les sondés, 61 % seraient donc passés à côté du sens de la réforme ? Cela paraît tout de même un peu gros : "Si elle était si bonne cette réforme des retraites, pourquoi est-ce que les Français la rejetteraient ?", demande ainsi Jean-Jacques Bourdin. "Mais parce qu'il y a une difficulté de compréhension", répond Sibeth Ndiaye du tac au tac. Emmanuel Macron le rappelait pourtant en personne, la semaine dernière, lors de son déplacement à Pau : "Quand on explique et qu'on écoute, généralement, on arrive à comprendre".

Et puis, au fond, les Français ne savent pas ce qu'ils veulent, du moins selon la porte-parole. "A la réforme précédente, quand il y a eu la réforme de Marisol Touraine, dans le quinquennat précédent, les gens ils ont manifesté, ils n'étaient pas du tout contents de la réforme qui était proposée", rappelle-t-elle. Et pour cause : votée en 2014, cette loi mettait en place un allongement de la durée de cotisation jusqu'à 43 ans pour l'obtention d'une retraite à taux plein. "Aujourd'hui, c'est le système qui est produit par cette réforme qui est ardemment défendu, en particulier par des organisations syndicales qui étaient contre", soupire Sibeth Ndiaye.

Peut-être, justement, parce que le projet de loi aggrave encore l'addition pour les actifs, en instaurant un âge de retraite à taux plein (le fameux âge pivot) indépendant de la durée de cotisation. Mais là encore, ce doit être un nouveau problème de compréhension.

 

29. janv., 2020

Marianne

Retraite minimum : pourquoi votre pension pourra descendre en dessous des 85% du Smic

Par Sébastien Grob

Publié le 15/01/2020

 Le projet de loi envoyé par le gouvernement au Conseil d'Etat contient des précisions importantes sur le futur minimum de pension. Ces nouveaux éléments ne sont pas de nature à réjouir les futurs bénéficiaires : ils prévoient que le montant de leur retraite pourra descendre en dessous des 85% du Smic promis par le gouvernement.

Les contours de la nouvelle retraite minimale se précisent. La réforme des retraites prévoit la création d'un minimum de pension à 1.000€ nets en 2022, qui sera porté à 85% du Smic net (1.036€ aujourd'hui) trois ans plus tard. Présentée comme une "révolution sociale" par Edouard Philippe lors de son discours du 11 décembre dernier, cette mesure est un des arguments majeurs de sa majorité pour défendre son projet. Le texte envoyé au Conseil d'Etat contient des précisions importantes sur ce futur plancher. Mais les nouveaux éléments ne sont pas de nature à réjouir les futurs bénéficiaires : ils prévoient notamment que le montant de la pension minimum pourra descendre en-dessous du niveau promis par le gouvernement.

Dans son projet dévoilé mi-décembre, l'exécutif annonçait qu'un retraité ayant "cotisé toute sa vie avec des revenus modestes aura une pension minimale garantie à 85% du SMIC net". Ce montant n'est pas indiqué dans son projet de loi : il doit être fixé ultérieurement par décret. Surtout, ce niveau ne sera garanti qu'au moment du départ à la retraite. Le texte prévoit en effet que le minimum sera attribué sous forme de "points supplémentaires", qui seront versés au compte de l'assuré dans le futur système universel. Ces points sont convertis lors du départ pour obtenir le montant versé, valable pour l'ensemble des années à la retraite. Mais après ce calcul, la pension des bénéficiaires du minimum ne sera pas revalorisée pour suivre le montant du Smic au fil des années : en l'absence de règles spécifiques, elle variera comme celles de l'ensemble des retraités. Le texte indique ainsi que ce nouveau plancher est un mécanisme "pleinement intégré à la retraite, et non un minimum social".

moins vite que le Smic

Quelles seront les futures règles de revalorisation ? Le texte prévoit que les retraites seront rehaussées en suivant "l'évolution annuelle des prix hors tabac", c'est-à-dire l'inflation. A moins que la future Caisse universelle des retraites décide de les faire varier "en fonction d’un coefficient" qu'elle fixera elle-même, cette "dérogation" étant permise par le projet de loi. Mais cette possibilité semble avant tout prévue pour faire des économies : le texte précise que la nouvelle gouvernance pourra "prévoir un autre taux de revalorisation" que l'inflation "pour garantir le respect de la trajectoire financière" du système. La hausse fixée par la caisse universelle devra d'ailleurs être confirmée par décret par le gouvernement.

Les pensions des bénéficiaires du minimum devraient donc être revalorisées au niveau de l'inflation, ou en-dessous si la "trajectoire financière" l'exige. Cela implique qu'elles progresseront moins vite que le Smic, qui augmente davantage que les prix au fil du temps. Avec pour conséquence leur décrochage par rapport au salaire minimum : si les retraités percevront bien 85% du Smic juste après leur départ, ils s'en éloigneront d'année en année. Pour avoir une idée de cette évolution, on peut calculer comment la pension d'un retraité aurait variée s'il avait touché le minimum en 2005. Si un salarié était parti à la retraite avec 85% du Smic cette année-là, sa pension n'aurait été plus que de 81% du salaire minimum en 2018. Cet écart représente un manque à gagner d'environ 50€ par mois.

Contacté par Marianne, le secrétariat d'Etat aux retraites assure que les règles peuvent encore changer. "La concertation permettra d’aborder s’il faut prévoir par défaut une revalorisation différenciée entre les pensions au minimum et le reste des pensions", précise le cabinet de Laurent Pietraszewski. Avant d'ajouter que des conditions spéciales pour les bénéficiaires du minimum poseraient "des risques d’équité" : si leur retraite était revalorisée "plus vite que le reste des pensions", ils pourraient "avoir in fine une pension supérieure à un autre retraité qui a davantage cotisé". Mais ce problème serait évité en revalorisant toutes les petites retraites chaque année pour les empêcher de tomber en-dessous des 85% du Smic, plutôt que les porter à ce niveau seulement au moment du départ.

Le minimum coupé avant l'âge pivot

Une autre précision apportée par le projet de loi concerne l'application du futur minimum aux salariés nés avant 1975, qui ne basculeront pas dans le nouveau système par points. Ils "reste[ront] par définition dans le système actuel et [seront] donc éligibles aux dispositifs actuels", indique le secrétariat d'Etat aux retraites auprès de Marianne. Pour les retraités du régime général, c'est le minimum contributif (Mico) qui continuera à s'appliquer. Ce plancher est aujourd'hui de 702,55€ par mois (après 30 ans de cotisation minimum) : si la pension calculée selon la formule de base est inférieure, elle est portée à ce niveau. A ce montant de base s'ajoute la retraite complémentaire. Ce plancher sera augmenté pour atteindre le nouveau minimum : "dès 2022", il "sera revalorisé pour permettre une pension de 1.000€ net pour une personne qui a gagné l’équivalent du SMIC toute sa vie", détaille le gouvernement.

Cette transition prévue par l'exécutif implique que les retraités actuels ne profiteront pas du nouveau minimum. Les pensions sont en effet portées au Mico seulement au moment du départ en retraite : en cas de revalorisation, sa hausse n'est pas répercutée sur les retraités qui le touchent déjà. Il devrait en être de même avec l'augmentation prévue, à moins de changer les dispositions du Mico, ce qui n'est pas prévu à l'heure actuelle.

En-dessous de cet âge pivot, les nouveaux retraités perdront aussi la totalité du bénéfice du minimum.

Le projet de loi confirme aussi que le nouveau minimum sera accessible seulement à partir de l'âge pivot. L'application de cette mesure d'ici 2027 a été suspendue par Edouard Philippe, mais elle reste prévue dans le futur système universel. Elle consiste à affecter d'un malus les pensions des retraités qui partiraient avant un certain âge, et à leur octroyer un bonus s'ils partent après. Ces différents paramètres doivent être fixés par décret. En-dessous de cet âge pivot, les nouveaux retraités perdront aussi la totalité du bénéfice du minimum : le texte précise que "les points supplémentaires" sont accordés "lorsque l’assuré part en retraite à compter de l’âge d’équilibre" applicable à sa génération.

Cette contrainte représente une rupture avec les conditions du Mico actuel. Ce plancher impose déjà aux salariés de travailler jusqu'à avoir droit à une retraite à taux plein pour toucher les 702,55€ par mois. C'est-à-dire pendant une durée légale variable par génération, qui s'élève à un peu moins de 42 ans pour les nouveaux retraités actuels et doit augmenter jusqu'à 43 ans à l'horizon 2035. Mais s'ils partent avant, ils touchent ce montant affecté d'un malus. Dans le nouveau système, le minimum ne sera pas du tout pris en compte pour les cotisants qui partiraient avant l'âge pivot : ils subiront bien un malus, mais il s'appliquera sur leur retraite calculée selon la formule de base.

Un flou sur les 43 années requises

Le projet de loi reste en partie flou sur l'autre condition à remplir pour profiter du nouveau minimum. Les salariés devront cotiser pendant 43 ans (516 mois) pour le toucher : en-dessous, ils percevront ce montant réduit au prorata du temps de travail manquant. Le texte précise qu'un salarié devra travailler un certain nombre d'heures au Smic pour valider une année, comme c'est le cas aujourd'hui. En-dessous, des mois seront quand même validés en proportion.

Mais le temps de travail au Smic requis pour comptabiliser une année n'est pas précisé dans le texte, et sera fixé ultérieurement. Il s'établit aujourd'hui à 600 heures : un salarié qui travaille 12 heures par semaine au salaire minimum valide ainsi l'ensemble de ses trimestres. Alors qu'il affirmait vouloir garder un seuil identique avant que son projet de loi ne soit dévoilé, le gouvernement se fait maintenant plus vague. "Cet élément est soumis à la concertation", se contente d'indiquer le secrétariat d'Etat aux retraites auprès de Marianne. Une chose est sûre : il sera plus facile de modifier cette condition pour le gouvernement à l'avenir. Les 600 heures au Smic étaient inscrites dans la loi, alors que le nouveau seuil sera établi par décret. L'exécutif pourra ainsi le changer sans avoir à passer devant le Parlement, par exemple pour le relever afin de faire des économies. Certains salariés à temps partiel auraient alors plus de mal à valider les 43 ans de cotisation, et devraient travailler plus longtemps pour toucher le minimum sans malus.

 

28. janv., 2020

Retraites : pourquoi le retrait provisoire de l'âge pivot ne change (presque) rien

Par Sébastien Grob

Publié le 14/01/2020

 Edouard Philippe a annoncé ce samedi 11 janvier le retrait du projet de loi sur les retraites de l'âge pivot à 64 ans en 2027. Mais le "compromis" mis en avant par le premier ministre est en réalité très proche du scénario prévu dans le texte initial.

Un pas vers les syndicats. Dans une lettre envoyée samedi 11 janvier aux partenaires sociaux, Edouard Philippe a annoncé qu'il suspendait du projet de loi sur les retraites la mise en place d'un âge pivot à 64 ans en 2027. Cette mesure devait affecter d'un malus de 5% par an les pensions des retraités qui partiraient avant cet âge : dans le cas d'un départ à 62 ans, la retraite aurait par exemple été réduite de 10%. Mais cet éventuel retrait ne concerne que la période de transition, qui doit s'étaler jusqu'en 2037. Le principe d'un âge pivot est consacré pour les salariés nés à partir de 1975, qui cotiseront dans le nouveau système par points à partir de 2025 : "le projet de loi prévoira que le futur système universel comporte un âge d'équilibre", indique Edouard Philippe dans son courrier. L'âge en question doit être fixé par décret.

Ce retrait partiel a suffi pour enthousiasmer les syndicats réformistes. "Une victoire pour la CFDT !", s'est exclamé sur Twitter son chef Laurent Berger, qui réclamait le retrait de l'âge pivot depuis la présentation de la réforme le 11 décembre dernier. Mais ce succès risque d'être éphémère : la mesure pourrait revenir après la "conférence de financement" qui regroupera syndicats et patronat. Cette concertation doit proposer d'ici fin avril 2020 des "mesures permettant d'atteindre l'équilibre financier [des retraites, ndlr] en 2027", annonce Edouard Philippe dans son courrier. Soit 12 milliards d'euros à trouver, selon les estimations du gouvernement révélées par Les Echos. Et le premier ministre prévient : en l'absence d'accord, il "[prendra ses] responsabilités". "Je pense toujours que l'âge pivot est la meilleure façon de garantir le retour à l'équilibre du système actuel", a-t-il ajouté sur France 2 ce dimanche 12 janvier.

Une concertation déjà prévue

Le chef du gouvernement présente cette mise entre parenthèse de l'âge pivot comme un "compromis". En réalité, elle est très proche de ce qui était inscrit dans le projet de loi envoyé au Conseil d'Etat. Dans son article 56 bis, le texte indiquait bien que l'âge d'équilibre serait "fixé à soixante-quatre ans" pour la génération atteignant 62 ans en 2027. Mais la mesure était déjà suspendue à des futures propositions des partenaires sociaux. Le texte prévoyait que "le conseil d’administration de la Caisse nationale de retraite", où siégeront les syndicats, "adopte une délibération proposant au Gouvernement (...) les modalités d’atteinte de l’équilibre financier" en 2027. Soit une mission identique à celle dévolue à la future conférence de financement, avec les mêmes acteurs. Et le projet de loi ajoutait qu'en cas d'adoption de ces propositions "avant le 31 décembre 2021","les dispositions du présent article ne sont pas applicables". Dont le fameux âge pivot à 64 ans en 2027.

Lire aussiRetrait de l'âge pivot : quand le gouvernement prend les cheminots grévistes pour des brebis égarées

Ce calendrier reflétait la position du gouvernement, telle que répétée depuis plusieurs semaines : "si les organisations syndicales et patronales font une meilleure proposition [que l'âge pivot], nous la prendrons à notre compte", expliquait par exemple Edouard Philippe à l'Assemblée nationale le mardi 7 janvier. La modification du projet de loi ne fait donc que supprimer la mise en place automatique de l'âge pivot en 2027, en cas d'échec des négociations. Une évolution certes, mais plus légère que ce que laissent penser les cris de victoire de la CFDT. Elle présente même l'avantage pour Edouard Philippe de ne pas avoir à défendre l'âge pivot à l'Assemblée nationale en février : la première lecture du projet de loi aura lieu avant que la conférence de financement ne rende ses propositions. Plutôt que de leur soumettre des mesures de financement précises, l'exécutif compte demander aux députés de l'autoriser à prendre "par ordonnance toute mesure permettant d'assurer l'équilibre du système de retraite à l'horizon 2027". En repoussant à fin avril sa décision sur les mesures de financement, le gouvernement enjambe aussi la campagne des élections municipales, dont le second tour aura lieu le 22 mars prochain.

Les syndicats devront transmettre leurs propositions d'ici fin avril 2020, alors que le projet de loi laissait à la nouvelle gouvernance jusqu'à septembre 2021 pour élaborer son plan.

Une autre conséquence du "compromis" annoncé par Edouard Philippe est d'avancer d'un an et demi la concertation des syndicats autour du financement des retraites d'ici 2027. Les syndicats devront transmettre leurs propositions d'ici fin avril 2020, alors que le projet de loi laissait à la nouvelle gouvernance jusqu'à septembre 2021 pour élaborer son plan. Une fois installée, la caisse du système universel gérée par les partenaires sociaux ne reviendra pas sur les travaux de la conférence de financement de 2020 : "Elle ne se penchera pas sur la période allant jusqu'à 2027, mais formulera seulement des propositions sur 2027-2037", précise le secrétariat d'Etat aux retraites auprès de Marianne. La réunion des prochains mois ne fera donc que remplacer la concertation déjà prévue fin 2021. Avec une différence notable : les syndicats auront beaucoup moins de temps pour préparer leur propositions, au plus trois mois et demi d'ici fin avril.

Négociations sous contraintes

En plus de ce court délai, les contraintes posées par le gouvernement rendront très difficile la tâche des partenaires sociaux, sommés de trouver 12 milliards pour les retraites d'ici 2027. Dans son courrier, Edouard Philippe avertit que les "mesures destinées à rétablir l'équilibre ne devront entraîner ni baisse de pensions", "ni hausse du coût du travail". Une augmentation des cotisations patronales est donc exclue. Et une hausse des cotisations salariales ? "Il suffirait de les augmenter de 0,2 point par an pendant cinq ans, ce serait très simple", défend Henri Sterdyniak, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques. Mais le ministre du budget Gérald Darmanin rejetait cette option le 17 décembre dernier : "Une augmentation de cotisations, c'est moins de pouvoir d'achat pour les salariés (...). Ce n'est clairement pas le scénario du gouvernement", affirmait-il sur RMC.

Une autre piste serait de réorienter l'argent aujourd'hui versé dans la Caisse d'amortissement de la dette sociale (Cades). Cette instance a été créée en 1996 pour résorber la dette de la Sécurité sociale. Mais le "trou de la Sécu" devrait être comblé en 2024, libérant 24 milliards de recettes annuelles : "On pourrait en attribuer la moitié à la prise en charge des personnes âgés dépendantes, et le reste au système de retraite", suggère l'économiste Henri Sterdyniak.

Si les syndicats ou le gouvernement ne retenaient pas cette option, la seule alternative sera de pousser les salariés à prendre leur retraite plus tard. Par exemple en accélérant l'allongement de la durée de cotisation requise pour obtenir une pension à taux plein, qui doit atteindre 43 ans à l'horizon 2035. "Cela ne serait pas suffisant, avance Henri Sterdyniak. Il faudrait monter rapidement à 45 années de cotisations requises. Mais cela semble intenable alors que de plus en plus de personnes commencent à travailler à 23 ans : pour eux, cela implique une retraite à taux plein à 68 ans". En mettant de côté ce scénario, il ne resterait qu'une solution pour inciter les futurs retraités à repousser leur départ : un retour de l'âge pivot.