30. déc., 2019

VANF

CHRONIQUE DE VANF

Dacia : plus qu’une voiture, un état d’esprit

 Gérard Detourbet, le «père» des Dacia Logan (2004), Sandero (2007), Duster (2009) est mort le 5 décembre 2019 à l’âge de 73 ans. Inconnu du grand public, il avait été élu «Homme de l’année 2016» par un jury du Journal de l’Automobile. Entré chez Renault en 1971, il sera affecté à la filiale roumaine Dacia, en 2001. En 2012, c’est en Inde qu’on l’envoie superviser le projet qui deviendra la Renault Kwid (2015), vendue 4000 euros, moitié moins chère que la première Dacia Logan.  

 C’est l’alors PDG de Renault, Louis Schweitzer, qui voulait vendre des voitures à moins de 5000 dollars une fois que les tentatives premium de Renault échouèrent. L’idée du «low cost» sera confiée à Gérard Détourbet et son concept du «Design to cost», une démarche à rebours avec un prix de vente plafond fixé au prélable : «Chaque pièce est regardée centime par centime» pour traquer le moindre surcoût. 

 Un livre raconte «L’épopée de Logan» (par Bernard Julien, Yannick Lung, Christophe Midler aux éditions Dunod, 2012) en dégageant les six métarègles de l’esprit Logan : «1. concevoir simple, 2. contenir les dépenses au strict nécessaire en réemployant le maximum de composants amortis, 3. adapter les règles du métier aux exigences locales, 4. se montrer pragmatique et opportuniste, 5. se montrer réactif afin d’exploiter les ouvertures de marchés, 6. penser monde et non exclusivement Europe». 

 Tableau de bord d’un seul bloc, rétroviseurs conçus pour être posés indifféremment à droite ou à gauche, panneaux de carrosserie emboutis, plate-forme unique servant de base à plusieurs modèles, de la citadine au SUV en passant par le ludospace : les Dacia étaient conçus pour la conquête de nouveaux marchés, après l’effondrement de la demande en Europe de l’Ouest. Il s’agissait d’offrir des produits modernes adaptés au pouvoir d’achat des classes sociales ascendantes des pays émergents. Dépenser le strict nécessaire sans mégoter sur la qualité : étrangement, la Logan fit fortune en Allemagne et en France, alors qu’elle avait été conçue pour la Roumanie, alors à la traîne de l’Europe de l’Ouest.  

 Dacia tire son nom de la Dacie, une province de l’Antiquité devenue la Roumanie actuelle, et qui avait été conquise en l’an 106 par Trajan, le premier empereur de Rome non romain mais qui donna à l’empire romain sa plus grande extension jusqu’à l’Arménie et la Mésopotamie. Ce n’est pourtant pas à un César mais à un «Conducator» que la firme automobile Dacia doit sa naissance qui coïncide avec la dictature de Ceaucescu : la Dacia 2000, une Renault 20 sous licence, était le fleuron de la gamme, réservé aux apparatchiks du pouvoir communiste. La bonne vieille Renault 12, alias Dacia 1300, assemblée localement sous licence depuis 1969, parvint jusqu’à Madagascar à l’époque de la camaraderie socialiste.

 C’est en 1999 que Renault entra dans le capital de Dacia et le Duster deviendra le produit emblématique de ce partenariat. À son lancement en France, en avril 2010, 5800 commandes furent enregistrées dès les journées «portes ouvertes» ; six semaines plus tard, ce chiffre atteindra 10.000 pour la France et 20.000 pour toute l’Europe ; en 2019, le Duster était la seconde voiture la plus vendue en Europe derrière la Volkswagen Golf.  

 Le Duster, qui devait également devenir le Nissan Terrano III, peut être rebadgé en Renault (comme à Madagascar), mais il ne semble authentique qu’en Dacia, membre d’une nouvelle communauté automobile, dont le premier grand rassemblement fut lancé dès 2005 aux Pays-Bas, mais qui se retrouve également en Italie ou en Suisse. 

 Pour la France, L’Auto-Journal Évasion&4X4 (4ème trimestre 2014, n°70) raconte : «Juin 2014. Quelque part en région parisienne. Une foule d’automobilistes affluent, sourire aux lèvres, des autocollants bleus apposés sur la lunette arrière de leurs voitures proclamant haut et fort qu’ils aiment leur marque. Bienvenue à la sixième édition du pique-nique Dacia. Cette transhumance pré-estivale est devenue un rituel, un signe de reconnaissance. Qui, aujourd’hui, peut se targuer dans l’automobile de pouvoir réunir, l’instant d’une journée, près de 14000 fidèles ? Personne». 

 Dacia : plus qu’une voiture, un état d’esprit. L’essentiel, un peu rustique peut-être, mais robuste surtout, un snobisme contre l’obsolescence programmée du chichi et du superflu. Le dogme du «toujours plus» ayant atteint ses limites, Dacia fait bien avec moins. Et c’est ainsi que l’esprit Dacia a permis au badge Renault de s’exporter hors d’Europe : Russie, Brésil, Inde...

 Le 30 juin 2019, le Grand pique-nique Dacia de France en était à sa onzième édition : 500 exemplaires du Dacia Duster Black Collector, sans un de plus, y étaient proposés à la vente. Le «low cost», rebrandé «Entry», désormais codé en «Global Acess», devient exclusif. 

 Avant sa mort, Gérard Détourbet était le Vice-président de l’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi (qui a ressuscité Datsun en 2012) chargé des innovations de rupture. Parmi ses derniers projets : un 4x4 sur base de Renault/Dacia Kwid.