2. janv., 2017

Point de vue

Vœux 2017 de Jean-Michel CAUDRON, promotion du passage du concept de « développement durable » à celui de « développement désirable par et pour tous »

Plutôt que des incantations pour réduire l’augmentation de la température de 1,5° à l’horizon 2050, ne serait-il pas plus pertinent, grâce à l’éclairage des sciences sociales, de s’interroger sur la prolongation, voire la perpétuation, de la société humaine (au-delà de celle de l’espèce humaine) ?

En effet, face aux conséquences du réchauffement climatique, le socle de valeurs communes qui fondent l’humanité restera-t-il intact endéans les 35 ans qui restent à parcourir d’ici à 2050 ?

En tout cas, les travaux de la Conférence des OING du Conseil de l’Europe, lors de la COP[2]21, démontrent que ce sont d’abord les plus fragiles qui souffrent du réchauffement climatique et que, donc, les droits humains doivent bien être au centre des préoccupations de la COP22, de la COP23, de la COP24, etc.

Le système complexe du concept de développement durable est basé sur 3 sous-systèmes structurants : l’écologie, l’économie et le social. Des sous-systèmes sont à leur intersection respective 2 à 2 : le viable, l’équitable et le vivable. Le durable est au cœur des 3 sous-systèmes structurants.

Or, la théorie du baquet, chère aux mathématiciens, fait dire qu’il ne suffit pas d’être excellent dans « l’arceau » économie, par exemple, pour que le baquet ne fuie pas de partout. Il faut être excellent aussi dans « l’arceau » écologie et « l’arceau » social.

Mais, peut-être, faudrait-il être excellent, aussi, dans le « cerclage » entre tous les arceaux ? Que serait-il bon de travailler pour mieux cercler le baquet « humanité », pour éviter qu’il se délite et que les valeurs humanistes qu’il contient fuient de partout ?

Prenons « l’arceau » écologie.

Un certain nombre de régions du Maroc sont déjà en avant-poste des conséquences du réchauffement climatique, comme la Province de Guelmin, qui est passée des paysages verdoyants (avec un miel d’argan très pur) en 2014 à des paysages désertiques en 2015…

Mais les régions françaises pourraient être touchées à terme, par un refroidissement, paradoxalement, car le Golf Stream qui les réchauffe (venant de Terre Neuve et de St Pierre et Miquelon) pourrait dévier du fait du réchauffement climatique.

En effet, les risques majeurs causés par le climat sont mondialisés. En janvier 2015, le même raz-de-marée déferlait de la Bretagne (avec des vagues de 15 mètres de haut à l’île d’Ouessant, complètement à l’ouest de la France) et sur les pages marocaines de l’Atlantique, les ravageant.

Mais autant se servir des erreurs de l’homme dans d’autres pays pour ne pas les recommencer ailleurs. Dans les années 60, pour rendre auto-suffisante la France en termes d’alimentation (ce qui était sûrement nécessaire à la sortie de la guerre), toutes les haies ont été supprimées sur l’autel du remembrement. Ceci n’a pu que contribuer à des grandes inondations (comme dernièrement en Ile-de-France). Outre la disparition de toute une biodiversité, nécessaire à la… fécondation des plantes… Albert Einstein disait que, le jour où il n’y aura plus d’abeilles, il n’y aura plus d’êtres humains… Faut-il stresser encore plus les colonies d’abeilles restantes en déplaçant des milliers de ruches sur des centaines de kilomètres pour féconder des hectares et des hectares d’abricotiers comme aux Etats-Unis d’Amérique ?

Prenons « l’arceau » économie.

Laissons de côté la défausse des déchets industriels toxiques des pays européens vers le Maroc et l’Afrique, car cela n’est pas dû au réchauffement climatique…

Mais ne serait-il pas pertinent de s’intéresser, pour faire face aux changements climatiques, comment les communautés villageoises au Maroc géraient en commun l’eau et des terres permettant à chacun de manger à sa faim ?

D’ailleurs, l’eau, l’air, les terres, comme les semences, ne devraient-ils pas être sanctifiés par les COP successives comme « bien commun de l’humanité » ? Qu’ils ne soient plus marchandisés, au risque de rendre encore plus fragiles les plus fragiles des êtres humains ? De maintenir des cultures vivrières dans les zones agricoles traditionnelles, d’empêcher que les villageois soient dépossédés de leurs terres au profit de multinationales agroalimentaires, permettrait sûrement aux communautés villageoises de mieux résister au changement climatique. De même, d’être vigilant au fait que les infrastructures publiques suivent le développement de villes nouvelles, en évitant des quartiers en déshérence, d’installer des cultures vivrières en ville, etc.

Prenons « l’arceau » social.

Une approche géographique et historique des stress hydriques dans des territoires fragiles montre les conséquences de ces stress sur des migrations incontrôlées de « réfugiés climatiques », sur des guerres en cours ou récentes (Syrie, Irak, Liban, Jordanie, Palestine, etc.) ou qui pourraient se déclencher, sur des révoltes de la faim, sur des révolutions… La Révolution française de 1789 est survenue après 2 années consécutives de sécheresse… Les Révolutions du Printemps arabe ont suivi des années de sécheresse…

Tous les murs, toutes les mers n’empêcheront que les réfugiés de ces guerres, que les « réfugiés » climatiques (lesquels n’ont pas encore de statut international de réfugié et de droits afférents à un tel statut) remontent vers des territoires plus paisibles, au risque de leur vie…

Ces milliers, ces millions de réfugiés, peuvent ainsi déstabiliser la cohésion sociale des populations des pays européens qui ont tendance à se replier sur elles-mêmes, poussées par des élus démocrates nationaux jouant avec les « boîtes de Pandore », libérant des paroles décomplexées aux relents xénophobes et faisant le lit à des partis populistes, voire fascisants, oubliant l’histoire européenne du milieu du XXème siècle.

Par exemple, la France peine à accueillir 400 réfugiés syriens, sur les 30.000 pour lesquels elle s’était engagée, alors que l’Allemagne en a accueilli déjà plus de 1.250.000 et que… la France avait ouvert ses portes avec un engagement proactif à plus 120.000 boat-people en 1979. Ceux-ci ont apporté leur instruction primaire et secondaire déjà réalisée, leurs capacités de résistance et de résilience, leur soif d’entreprendre et de réussir une vie meilleure pour leurs enfants… Mais, peut-être, n’avons-nous pas su mettre en valeur l’apport manifeste des réfugiés arrivés ces dernières décennies (migrants économiques, réfugiés de guerre, etc.) au développement socioéconomique et socioculturel des pays européens ? En laissant la place à la crainte et à l’angoisse des plus fragiles de ces pays, attisée par des apprentis sorciers et par l’extrême-droite (avec le risque que l’original soit choisi à une pâle copie)… Laissant fructifier le syndrome du dernier qui rentre ferme la porte à ceux qui voudraient rentrer… Osons le dire, jouant les « prolétaires » contre les « sous-prolétaires »…

Aujourd’hui, 60.000 réfugiés de guerre sont bloqués en Grèce depuis l’accord Union européenne-Turquie, difficilement « renvoyables » en Turquie (les juges grecs estimant, lors des premières mesures d’expulsion, que la Turquie n’était pas un pays suffisamment « sûr ») et non « relocalisables » (pour ne pas dire non-« Dublinisables »)…, faisant porter la charge de cet accueil à un Etat exsangue, l’Etat grec, et à une population exemplaire dans son dévouement auprès des réfugiés (mais jusqu’à quand ?)…

Quel contrat social entre les générations vont nous réserver, dans 20 ans, tous ces gamins en famille ou ces mineurs isolés qui errent sur les routes grecques (pour ceux qui ne sont morts échoués sur les plages grecques, turques, italiennes, etc., comme le petit Elan) ? Europol dénombrait 10.000 mineurs isolés disparus depuis le début du déplacement des réfugiés syriens. Si certains ont pu rejoindre des membres de leur famille dans des pays européens, qu’en est-il des autres, à la merci des réseaux mafieux et proxénètes ? Qu’en sera-t-il d’eux… et de nous… quand ils deviendront adultes ? S’ils y arrivent…

Le « cerclage » des « arceaux » écologie, économie et social, la quadrature du cercle ne viendrait-elle d’ajouter le « capital socio-culturel » au concept de développement durable ? L’UNESCO prône l’ajout de la culture à ce concept…

Bien sûr, il reste à définir ce « capital socio-culturel ». Mais de tous temps, les communautés villageoises ont su s’adapter avec leur environnement territorial et, quand celui-ci devenait hostile, elles pouvaient se déplacer. Chacune des religions les incitait, d’ailleurs, à être en reliance avec la nature (Sourate 14 du Coran, par exemple)… De tous temps, les vieux de ces communautés villageoises savaient, sur leur territoire, où aller chercher l’eau, savaient éviter qu’elle dévie, savaient où construire les maisons pour éviter les inondations, les grands vents, les trop grosses chaleurs ou les trop grands froids… Ne devrions-nous recueillir plus activement ce capital socio-culturel afin d’accroître les capacités de résistance et de résilience des communautés ou des parties de la population les plus fragiles face aux changements climatiques ?

Les personnes âgées immigrées (venues il y a quelques décennies, jeunes, aider à reconstruire les pays d’Europe occidentale) ont su garder leurs valeurs traditionnelles d’accueil, de tolérance réciproque et d’entraide de proximité, malgré l’indignité de leur accueil à leur arrivée, voire malgré leurs difficultés encore aujourd’hui d’accéder à leurs droits. De plus, elles ont vécu un grand sentiment d’exil quand la famille n’était facilement accessible par téléphone, que les réseaux sociaux n’existaient pas et que faire l’aller et retour avec leur famille coûtait cher. En montrant et démontrant que l’accès à leurs droits serait rendu grandement plus facile, ne pourrions-nous pas leur proposer d’aller discuter avec les jeunes issus de l’immigration (récente, mais aussi plus ancienne), en leur expliquant comment elles ont su garder foi en leurs valeurs, ce qui permettrait de contribuer à la lutte contre la radicalisation de ces jeunes ?

Les constats de la MEDICOP21 étaient les risques de compétition, voire de conflits autour des changements climatiques en Méditerranée, la nécessité d’un dialogue pour anticiper, en coopération, les transitions à venir et l’opportunité d’exploiter la diversité interculturelle entre tous les rives de cette mer en partage, diversité source de connaissance et d’innovation.

Les actions, qui découlaient de ces constats, à mener ensemble étaient la coopération entre tous les acteurs (Etats, pouvoirs locaux et régionaux, chercheurs, société civile, etc.), l’éducation des jeunes générations et l’exploitation de l’héritage de chaque génération…

Face à ces défis, les chercheurs en sciences sociales et les ingénieurs sociaux et sociétaux n’ont-ils pas à se mobiliser pour que, sur la base du « Penser global, agir local », le développement durable devienne « désirable » par tous et pour tous, à l’occasion de la future COP23 ? D’abord pour les plus fragiles. Par un retour d’expériences pour renforcer leurs capacités de résistance et de résilience sur leur territoire (des villes mettent en place, poussées par la société civile locale, des pactes civiques locaux pour lutter contre le réchauffement climatique). Par le développement de l’utilisation d’outils de dialogue interculturel (la Conférence des OING du Conseil de l’Europe peut apporter son expérience en la matière). Par l’éducation des jeunes générations (le Centre Nord-Sud du Conseil de l’Europe travaille au rapprochement interculturel entre les jeunes générations). Par la prévention des conséquences des risques majeurs auprès de populations les vulnérables (dans le cadre de l'EUR-OPA [Accord européen et méditerranéen sur les risques majeurs], un groupe de travail a rendu ses conclusions le 14 octobre 2016 quant à l’accompagnement des migrants, des demandeurs d'asile et des réfugiés dans le cadre de gestion et de prévention des risques majeurs). Etc.

 

Face à un capitalisme fou, avec l’objectif d’une rentabilité maximum à court terme, capitalisme faisant fi de l’avenir en sécrétant des multiples bulles de spéculation prêtes à exploser à tout moment, l’élaboration d’un code éthique ne serait-elle pas nécessaire pour dépasser le concept de développement durable (en y ajoutant le capital socio-culturel, tout en valorisant l’apport de l’ingénierie sociétale pour agir, etc.) pour aller vers celui de « développement désirable par et pour tous » ?

En parallèle de la COP23, que les îles Fidji organiseront à Bonn, ne serait-il pas intéressant d’imaginer d’organiser une ALTERCOP23, où des jeunes chercheurs en sciences sociales (secondés par des chercheurs « seniors ») apportent leur contribution au débat et à l’urgence d’agir ?

En effet, de débattre des heures sur l’intérêt ou pas d’interdire les sacs plastiques (alors que seul un travail long et répétitif de pédagogie sur les comportements des gens permettra d’arrêter cette consommation préjudiciable) ou, plus largement, de vouloir réduire l’augmentation de la température de 1,5° à l’horizon 2050, ne serait-il pas plus pertinent, grâce à l’éclairage des sciences sociales, de s’interroger sur la prolongation, voire la perpétuation, de la société humaine (au-delà de l’espèce humaine) ? Par exemple, sur les actions locales et internationales à imaginer pour réduire les stress hydriques dans des territoires fragiles à ce propos, avec leurs conséquences sur des migrations incontrôlées de « réfugiés climatiques », des guerres en cours ou qui pourraient se déclencher, des révoltes de la faim et des révolutions ? Comme ne serait-il pas judicieux et pertinent de proposer la création d’un statut de réfugié du changement climatique, avec les droits de protection internationale afférents ?

Tanger a accueilli la MEDICOP22. Faisant en sorte, en 2017, que la Méditerranée que nous avons en partage reste une mer vivante, reliant des vivants, et non une mer morte, peuplée de morts, qui n’aspiraient qu’à une vie meilleure…, pour eux et pour leurs enfants…

 

17. juil., 2013

Le « limogeage » de Delphine Batho a ramené sur le devant de la scène, fortuitement, la question de l’écologie. Occultée par la question de l’emploi et de l’inversion de la courbe du chômage, l’écologie est passée au second rang des préoccupations du gouvernement. Soyons franc, ce n’est pas la préoccupation présente et Delphine Batho le savait bien. Le gouvernement de Jean-Marc Ayrault s’est fixé  d’autres objectifs prioritaires que la transition énergétique dans ces deux premières années de quinquennat et sans doute les suivantes. On peut le regretter, le dénoncer aussi, mais c’est la réalité. Les socialistes ont toujours privilégié la croissance et l’économie.

(Voir « Où en est le débat sur la transition énergétique et où va-t-il ? Delphine Batho 02/07/2013 lien http://www.reporterre.net/spip.php?article4316 )

 

Cette orientation s’accompagne de quelques réseaux d’influences  animés par le lobby des multinationales. José Bové pointe une ingérence dans les affaires de l’Etat et une grande proximité entre certains grands patrons et des décideurs au plus haut niveau de l’Etat. Son article est intéressant : Bové : Delphine Batho pointe "une menace grave pour la démocratie", 05 /07/2013,  http://www.reporterre.net/spip.php?article4502

 

Le gouvernement devrait s’attacher à une meilleure prise en compte de la question de la transition énergétique.

 

Jean-Daniel Chaoui

Président de l'UESRE