21. janv., 2016

CHRONIQUE DE VANF: Chinois et Madagascar

CHRONIQUE DE VANF

 

Chinois «de» Madagascar et Chinois «à» Madagascar

 

Civilisations cinq fois millénaires : une expression qui impose le respect. Souvent associée à l’Égypte, l’Inde et la Chine. Trois civilisations, adossées à un fleuve majeur, à la fois source et voie navigable (le Nil pour l’Égypte, l’Indus qui a donné son nom à l’Inde, le Fleuve jaune en Chine), et qui présentent les caractéristiques communes qui font leur fascination dans notre village planétaire : 1. Une écriture, témoin indiscutable d’un passé qui, sinon, resterait légendaire : les hiéroglypes de l’Égypte, l’écriture kuila de l’Inde, la calligraphie de la Chine ;  2. de formidables réalisations (les pyramides de Gizeh, les temples d’Ellora voire de Borobudur en Indonésie, la Grande Muraille de Chine) ; 3. un système religieux ou philosophique qui précéda et qui survécut à l’irruption des religions du Livre (Amon Rê, la trinité Vishnu-Brahma-Shiva, Bouddha, Confucius).

 

Pour autant, je n’oublie pas, en une sorte d’inventaire qui ne se veut pas exhaustif, les autres civilisations dont les vestiges témoignent de la grandeur passée : les Juifs (Jérusalem, fondé il y aurait 3000 ans), la vallée du Tigre et de l’Euphrate (écriture cunéiforme, Code Hammourabi, cette statuaire et cette architecture que les islamistes détruisent dans une allégresse morbide), les Khmers (Angkor Vat), les Mayas (Tikal), les Incas (Machupicchu), les Aztèques (Tenochtitlan), et cetera.

 

La Chronique du jour zoome sur la Chine, qui est plusieurs en Une : la Chine, l’île de Taïwan, Singapour, voire Hong-Kong (cf. L’autre Chine Chronique VANF, 14.11.2015). Sans compter la diaspora de milliers de Chinois qui ont fait souche dans des pays plus ou moins lointains. Et Madagascar en fait partie.

 

William Ellis, qui séjourna une première fois à Madagascar en 1856, rencontra un premier Chinois à Tamatave, en mai 1862. Le premier convoi de «coolies» chinois arriva à Tamatave, le 10 mai 1896. Gallieni les rencontra, en septembre 1896, originaires de Moncay. En quatre convois (mai 1896-février 1897, août 1896-mai 1897, avril 1897-décembre 1897, août 1897-mai 1898), sont arrivés à Madagascar 3003 Chinois. Les 764 autres arrivés en juin 1901, seront rapatriés en avril 1902. 

 

Dans un recensement de 1967, les Chinois étaient au nombre de 9.203 à Madagascar, contre 23.266 à l’île Maurice, où les premiers arrivèrent en 1829, et environ 10.000 à La Réunion, qu’ils atteignirent en 1844. C’est vers la fin du 18ème siècle que commença une grande vague d’émigration chinoise, que le gouvernement impérial officialisa seulement en 1860. Dans les «mers du Sud» (Birmanie, Thaïlande, Indonésie, Malaisie, Philippines), le Chine de la dynastie Qing avait commencé à ouvrir des consulats, dans les années 1870.

 

C’est dans le «Bulletin de Madagascar» (mai 1969, n°276) que l’on trouve un article faisant en quelque sorte la synthèse de ceux qui l’ont précédé : «L’origine et la croissance de la communauté chinoise à Madagascar», Léon M.S. Slawecki, pp.484-498.

 

«Presque tous les Chinois de Madagascar viennent de Kouang-Toung (Canton), et l’on peut même préciser que presque tous viennent des districts de Nan-Hai et de Shun-Te près de Canton-ville (...) un vrai commerce chinois dans l’Océan Indien ne s’est pas développé avant la dynastie de Soung (960-1260)... Les Chinois vivant actuellement à Madagascar sont Cantonnais (...) vers 1890, semble-t-il, l’immigration chinoise à Maurice a changé de caractère. Il y eut moins de Cantonnais parlant cantonnais et plus de Cantonnais parlant le dialecte Hakka (...) Aujourd’hui, les Chinois parlant Hakka forment la majorité de la population chinoise à Maurice (...) Toute croissance dans la population chinoise après la guerre fut donc due à la croissance naturelle rendue possible par le fait qu’un bon pourcentage des Chinois arrivant par la grande vague de 1937-1939 fut des Chinoises (...) la communauté chinoise à Madagascar a atteint un ratio de sexes suffisant pour assurer la continuation de cette communauté sans besoin d’immigration. Étant donné que la génération nouvelle, née à Madagascar, ne manifeste plus le désir de rentrer dans une Chine qu’ils n’ont jamais vue, on peut conclure que l’implantation chinoise est permanente à Madagascar et qu’une pyramide sexe-âge plus normal pourra être atteinte vers la fin du XXème siècle».

 

Cette monographie de la fin du XXème siècle attend d’être réalisée. Comme attendent de nous être révélés les compte-rendus des expéditions que les Chinois avaient menées dans notre Océan Indien, dans les temps anciens : dans «Chu-fan-chi» (c’est-à-dire «records des Barbares») écrit en 1226, les Comores sont «Kan-mei» et Madagascar «K’un-lun-tsong-k’i» ; sept expéditions auraient été entreprises par Tchen Ho, entre 1405 et 1433... Pour l’intérêt de l’histoire de Madagascar, comme des Sino-Malgaches.

 

Nous avons une lecture dichotomique des Chinois à Madagascar : entre les «anciens», c’est-à-dire ceux qui ont fini par adopter une couleur locale (littéralement «naka volon-tany»), et qui sont donc des Chinois «DE» Madagascar, d’une part ; et les «nouveaux», arrivés ici au milieu des années 1990, dans la foulée de la réalisation du «Palais des Sports et de la Culture» de Mahamasina, et la réfection de la Route Nationale 2, d’autre part. Ces derniers à l’intégration problématique sinon inexistante : des Chinois «À» Madagascar qui ne fréquentent pas même les Chinois «DE» Madagascar. J’ai retrouvé la même grille de lecture, dans les écrits de Gabriel Garcia Marquez, décrivant une société colombienne du début de l’autre siècle : les «bons» Chinois étaient les admirables blanchisseurs et les excellents restaurateurs ; les «mauvais» Chinois étaient interchangeables, tel gamin dont personne ne s’explique comment il a pu devenir ce vieillard, sans que personne ne l’ait vu vieillir... Et surtout pas l’administration.