9. août, 2017

Aide au développement

Non Monsieur Macron : L’aide au développement n’est pas une variable d’ajustement

Le gouvernement français a annoncé il y a deux semaines une réduction du budget de l’aide au développement de l’ordre de 141 millions d’euros, alors même que le président s’était engagé à y dédier 0,7% de la richesse nationale. Nous, professionnels français du secteur caritatif et humanitaire international, réagissons à cette annonce.

C’est dans une indifférence à peu près générale que le gouvernement français a annoncé il y a deux semaines une réduction de l’enveloppe budgétaire de l’aide au développement de l’ordre de 141 millions d’euros cette année. Et ce en contradiction totale avec l'engagement fait par Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle de relever l’effort français pour l’aide au développement pour atteindre l’objectif fixé par l’ONU de 0,7% du revenu national brut (RNB), contre 0,37% actuellement, un des taux les plus faibles parmi les pays industrialisés. Le communiqué publié cette semaine à la suite d’une rencontre entre Emmanuel Macron et Bono, engageant la France à atteindre les 0,55% de RNB en 2022 ne remet pas en cause une trajectoire de court terme très inquiétante.

Pour nous, professionnels de l’aide au développement et du secteur humanitaire, confrontés à la détresse des déplacés, la pauvreté extrême des communautés que la croissance économique de l’Afrique a oubliées, l’état de délabrement des systèmes sanitaires et éducatifs de pays entiers, ou encore les violations de droits humains vécues par des millions de femmes et minorités sexuelles, il s’agit là d’un terrible message envoyé au monde : celui d’une France toujours plus réticente à prendre sa juste part dans l’unique système de redistribution et de solidarité internationale à notre disposition. Pire, cette décision indique que le rôle de l’aide, et son importance stratégique pour relever les défis de notre siècle, ne sont toujours pas compris par les responsables politiques de tous bords.

Pourtant la France a parfois été pionnière dans la mise en œuvre de mécanismes de solidarité, comme en témoignait son engagement dans la lutte mondiale contre le VIH/sida : à l’initiative de la création d’UNITAID qui a permis de faire baisser de 40% le prix des traitements antirétroviraux au Sud, longtemps second contributeur du Fonds Mondial de Lutte Contre le Sida qui finance actuellement la moitié de ces traitements dans le monde, le leadership de la France en la matière faiblit aujourd’hui. Ce désengagement brise une dynamique de mobilisation financière de pays riches pourtant vitale.

Pour ceux d’entre nous qui travaillent dans le secteur caritatif britannique, nous constatons la proéminence du sujet de l’aide au développement dans le débat politique et les médias, la richesse de la production intellectuelle sur ce qui constitue une aide efficace et pérenne, l’évaluation systématique des programmes d’aide, et les mesures prises par le Royaume-Uni depuis vingt ans pour en faire un acteur prépondérant de l’aide au développement au niveau global. Dans tous ces domaines, la France accuse un retard de plus en plus visible sur son voisin.

Car en Grande-Bretagne, un gouvernement majoritairement conservateur a pris l’engagement, dès 2010, de porter le budget de l’aide au développement à la barre symbolique des 0.7% du RNB, objectif atteint cinq ans plus tard malgré l’austérité budgétaire qui a caractérisé la politique économique de David Cameron. Mieux, le Royaume-Uni a inscrit cet objectif dans le marbre de la loi en 2015, un fait inédit parmi les nations industrialisées. Enfin, l’aide au développement dispose d’un ministère propre depuis l’arrivée au pouvoir de Tony Blair en 1997, lui permettant de s’organiser de façon autonome et de siéger de plein droit au conseil des ministres, alors que l’Agence Française pour le Développement est sous tutelle de deux autres ministères.

Ces décisions répondent en partie à une logique politique du parti conservateur, mais ce n’est pas la seule raison. A la racine de cette politique se trouve incontestablement une certaine idée du rôle de la Grande-Bretagne dans le monde, du leadership moral auquel elle aspire, et surtout une réalisation de l’importance de cet outil pour relever les défis des flux migratoires, du changement climatique, des épidémies, de la sécurité ou encore de la mondialisation économique, qui impactent déjà les pays industrialisés et le feront davantage encore dans les prochaines décennies.

L’argument de l’aide n’est jamais totalement gagné. Outre-manche, nous assistons depuis plus d’un an à une attaque concertée de la presse ultra-conservatrice, d’une virulence sans précédent, contre le principe même de l’aide au développement. Disons-le clairement : la façon dont l’aide a été déboursée, utilisée et souvent dévoyée depuis cinquante ans est éminemment critiquable. Nul ne peut non plus sérieusement prétendre qu’un supplément d’aide suffirait à régler les problèmes économiques et sociaux de l’Afrique, du sous-continent Indien, et encore moins de l'Amérique Latine. La nécessité pour les pays en développement de soulever des recettes fiscales propres et d’attirer des investissements dans des proportions bien plus importantes pour pouvoir financer la santé, l’éducation, les infrastructures et les fonctions régaliennes n’est plus à démontrer.

Mais l’aide au développement reste un outil de solidarité internationale majeur : celle-ci a notamment amplement contribué à la diminution sans précédent de la mortalité maternelle et infantile en Afrique sub-saharienne, en remportant des combats majeurs contre le sida, la tuberculose, la polio et le paludisme, et en améliorant la couverture vaccinale des pays pauvres. Paul Collier a démontré l’importance de l’aide au développement pour soutenir les pays coincés dans des trappes à pauvreté et dont le décollage économique ne saurait advenir sans un soutien de la communauté internationale. Esther Duflo a quant à elle expliqué l’importance de tester et d’évaluer de nouvelles approches, de façon aussi scientifique que possible, pour aider les pays en développement à développer des stratégies de réduction de la pauvreté efficaces et adaptées à leur contexte. Les organisations non-gouvernementales ont pris part à de tels projets depuis plusieurs années, en collaboration avec les bailleurs de fonds, des centres de recherche et les gouvernements des pays récipiendaires, et ont ainsi contribué à améliorer considérablement notre connaissance de ce qui peut constituer une stratégie d’aide au développement efficace et pérenne.

La France doit réaffirmer haut et fort ses valeurs de solidarité et reprendre toute sa part à ce processus car elle dispose de tous les atouts pour devenir un acteur majeur au niveau global : une grande économie, une philosophie universaliste héritée des Lumières, une connaissance ancienne et approfondie des territoires africains, une expertise technique sur de nombreux sujets pertinents au développement des pays pauvres, comme l’énergie ou la santé. Il en va également de la responsabilité d’un pays dont la richesse s’est partiellement construite au détriment de celui des pays pauvres et de la planète. Aucune excuse pour dédier moins de 0.4% de son RNB à l’aide au développement et continuer à traiter ce budget comme une variable d’ajustement. La France vaut mieux que cela.

Samy Ahmar (Directeur Santé, Save the Children UK), Charlotte Minvielle (Responsable Fundraising, Water Aid), Morgane Ahmar (Plaideuse Internationale, Coalition PLUS), Chloé Charpentier (Responsable Programmes Afrique de l’Ouest, grande ONG internationale), Alexis le Nestour (Chargé de Recherche, Save the Children UK), Aurelia Lepine (Maître de Conférence, London School of Hygiene and Tropical Medecine), Jean-Noël Senne (Maître de Conférence, Université Paris Sud)