20. févr., 2019

Un surnom : «Le meilleur d’entre nous», dont le gratifia l’alors président de la République, Jacques Chirac, dont il fut douze ans durant l’adjoint à la Mairie de Paris. Cet éloge rappelle les mots de René Coty à l’endroit du général de Gaulle, en décembre 1958 : «le premier des Français est désormais le premier en France». Sauf qu’Alain Juppé ne sera jamais le premier en France.

Un parcours : celui de l’éternel premier de la classe («Je ne fus pas un bon élève, j’étais un excellent élève»), à qui tout sembla réussir, sauf se faire élire président de la République. Il y avait de la fierté blessée dans ce discours qui, «une bonne pour toutes», tourna la page de l’impossible destin national : «Gaulliste, je ne me livrerai pas aux tractations et marchandages qui ne sont pas l’esprit d’une élection présidentielle». 

Une expression devenue générique : «La tentation de Venise», titre d’un livre qu’Alain Juppé publia en 1993. Depuis, la tentation de Venise désigne cette envie de fugue, de tout laisser tomber, de changer de vie. Par quelque prémonition dont la vie a le secret, Alain Juppé regrettait déjà le sort fait à l’homme politique : ««Y a-t-il aujourd’hui espèce plus décriée que l’Homo politicus ? Incompétens, inutiles, menteurs, voleurs... Voilà quelques-unes des épithètes qu’on nous adresse volontiers». Vingt-six ans plus tard, ce 14 février 2019, les mots de 1993 trouvèrent écho dans le discours d’adieu à la ville de Bordeaux : «La politique est, comme toujours, un combat. J’ai aimé livrer ce combat et je l’ai fait pendant plus de 40 ans avec des bonheurs divers mais toujours avec passion. Aujourd’hui, l’envie me quitte tant le contexte change. L’esprit public est devenu déletère. La montée de la violence sous toutes ses formes, verbales et physiques, le discrédit des femmes et des hommes politiques - réputés «tous pourris» - la stigmatisation des élites dont un pays a pourtant besoin (pourvu qu’elles ne se reproduisent pas par cooptation mais qu’elles soient ouvertes à la société toute entière), bref dans ce climat général, infecté par les mensonges et les haines que véhiculent les réseaux sociaux, l’esprit public est difficile à vivre et lourd à porter». 

Le 16 juin 1946, dans son discours de Bayeux, le général de Gaulle rendait hommage à cette élite indispensable : «le salut vint d’une élite qui, bien au-dessus de toute préoccupation de parti ou de classe, se dévoua au combat pour la libération, la grandeur et la rénovation de la France. Sentiment de supériorité morale, conscience d’exercer une sorte de sacerdoce du sacrifice et de l’exemple, passion du risque et de l’entreprise, mépris des agitations, prétentions, surenchères».

«Supériorité morale», «Sacerdoce du sacrifice», «Mépris des surenchères» : que ne donnerait-on pas pour que la classe politique malgache plaçât la grandeur du pays avant de vains honneurs et des gains immédiats. 

 Agrégé des Lettres classiques, Alain Juppé a quelque légitimité à disserter sur «Montesquieu» sans que personne ne soupçonne un «Nègre» à l’ouvrage. On rêve d’un professionnel malgache de la politique qui sache réfléchir à autre chose que le règlement intérieur des droits, avantages et immunités au sein d’une assemblée budgétivore... Quitte à enseigner (un an à l’école nationale d’administration publique de Montréal, au Canada), Alain Juppé aurait pu passer une année sabbatique à notre ENAM d’Androhibe... Normalien, agrégé des Lettres classiques, énarque, inspecteur des finances, Premier Ministre d’un pays de l’OCDE, Ministre des Affaires étrangères, Ministre de la Défense, Ministre du Budget, un quart de siècle à la tête de la neuvième ville de France : les futurs cadres de notre Fonction publique auront vu prof moins prestigieux.  

 Quand la succession de Jacques Chaban-Delmas, qui fut Maire de Bordeaux pendant 47 ans, a été ouverte, il semble que les Bordelais aient été flattés qu’une telle pointure, promise à un destin national, s’intéressât à leur ville. Vingt-quatre ans plus tard, les commentateurs sont quasiment unanimes à saluer le travail de celui qui a su métémorphoser une «belle endormie». Alain Juppé aura donc nettoyé Bordeaux de la «poésie» de la suie, redonné la lumière à une ville où les voyageurs vers le Sud dédaignaient s’arrêter, conquis les rives de la Garonne et rendu ses quais à la promenade, lancé trois lignes de tramway : la France n’aura pas réussi à emprunter son magicien à Bordeaux. 

 Cinq mois avant sa nomination au Conseil Constitutionnel, paraissait son «Dictionnaire amoureux de Bordeaux». Élu Maire de Bordeaux, pour la première fois en 1995, Alain Juppé eut des mots d’amants pour «sa» ville au moment de la quitter : «Avec Bordeaux et son peuple, nous sommes en quelque sorte un vieux couple. C’est un arrachement de me séparer de qui j’ai tant aimé, à qui j’ai tant donné et qui m’a tant donné en retour». 

 «Je n’ai rien caché de mes moments de découragement, de mes envies de fugue. J’ai aussi confié mes enthousiasmes et confessé ma chance (...) pourquoi, tout compte fait, ma passion du politique est toujours plus forte que ma tentation de Venise», écrivit-il en 1993. Ce 14 février 2019, «la tentation de Venise» sera devenue plus forte que la passion du politique. 

 

7. sept., 2018

Nicolas Hulot, ministre de la «transition écologique», 17 mai 2017 - 28 août 2018. Celui qu’un poste de ministre n’a jamais fait rêver, aura pourtant réussi à faire du département Écologie le numéro deux du gouvernement français. Joli coup de communication, mais symbolique insuffisamment forte pour remporter les arbitrages face aux différents groupes de pression qui n’ont cure que la planète Terre se fâne tant que fleurit leur modèle économique. 

Si la nomination de Nicolas Hulot avait pu paraître comme un beau coup de filet réussi par le tout nouveau président français, le système avait fini par ingurgiter le «Monsieur Écolo» tout comme il avouait avoir avalé beaucoup de couleuvres. Mais, une démission de cette importance, et dans un tel fracas, sert aussi de coup médiatico-socio-politique : dénoncer depuis une tribune privilégiée et attirer, enfin, l’attention sur des sujets qui font rarement la Une : «Je ne comprends pas que nous assistions les uns et les autres à la gestation d’une tragédie bien annoncée dans une forme d’indifférence. Notre planète est en train de devenir une étuve. Nos ressources naturelles s’épuisent. La biodiversité fond comme la neige au soleil. Et ça n’est toujours pas appréhendé comme un enjeu prioritaire et surtout, et ça vaut pour la communauté internationale, on s’évertue à entretenir, voire à réanimer, un modèle économique marchand qui est la cause de tous ces désordres. Je ne comprends pas comment après la COP21, après un diagnostic imparable qui ne cesse de se préciser et de s’aggraver de jour en jour, ce sujet est toujours relégué dans les dernières priorités».

 Le ministre Nicolas Hulot s’était fixé des objectifs : sortie du nucléaire (à 50% d’ici à 2025), fin de l’essence et du gasoil (d’ici 2040), fin de la production d’électricité provenant du charbon (d’ici 2022), éradication des «passoires thermiques» (d’ici 2027), interdiction de l’herbicide glyphosate (d’ici 2021), neutralité carbone (d’ici 2050). L’homme avait des engagements qui lui tenaient également à coeur : arrêt de l’exploitation des gaz et pétrole de schiste, réforme du Code minier, objectif 50% bio dans les cantines, états généraux du bien-être animal... Le ministre en sa foi naïve et l’homme dans son enthousiasme généreux auront été déçus. Constat d’échec, aveu d’inutilité. 

 Son interpellation vaut pour tout le monde et titille plus particulièrement un pays comme Madagascar, à l’exceptionnelle biodiversité mais sous la menace de multiples formes de prédation (après le saccage du «Ala atsinanana», la couverture forestière du Sud-Ouest serait à son tour en voie de disparition) : «Est-ce que nous avons commencé à réduire l’utilisation des pesticides ? La réponse est non. Est-ce que nous avons commencé à enrayer l’érosion de la biodiversité ? La réponse est non. Est-ce que nous avons commencé à se mettre en situation d’arrêter l’artificialisation des sols ? La réponse est non. Est-ce que les petits pas suffisent à endiguer, inverser et même à s’adapter, parce que nous avons basculé dans la tragédie climatique ? La réponse est non. Est-ce que nous avons commencé à réduire les gaz à effet de serre ? La réponse est non».  

 Initiateur d’un «Pacte écologique» ou «Envoyé spécial pour la planète» voire Ministre éphémère, pour nous, téléspectacteurs depuis ce bout du monde à la «Nature Cinq Étoiles», Nicolas Hulot fut et restera le présentateur casse-cou d’Ushuaïa (1987-2011). Un «Tintin» égaré chez les Rackham le Rouge de la politique flibuste. «Je ne veux pas donner l’illusion que ma présence au gouvernement signifie qu’on est à la hauteur des enjeux», justifia l’écologiste pour expliquer sa démission comme ministre. Arriver au bout de ses contradictions ? C’est sans doute cela aussi cette «décision d’honnêteté» qu’on nous souhaite à tous d’avoir toujours le courage.

5. sept., 2018

Christophe Courtin

30 août, 17:27 

Ma première chronique de rentrée dans la revue Golias

Nicolas Hulot : l’homme qui tombe

L’homme qui tombe de Don De Lillo (Actes Sud 2010) chronique le quotidien de personnages le jour et le lendemain des attentats contre les Twin Towers de Manhattan le 11 septembre 2001. Des gens hébétés errent dans les décombres et la poussière, les sauveteurs sauvent, les autorités sont sidérées. Le passé a été aboli, il n’y a pas de futur, seul le présent compte. Le titre du roman est l’allégorie de ces cadres employés dans la tour qui chutaient la tête en avant, les bras le long du corps et dont on entendait, dans les quelques vidéos tournées dans le hall d’entrée des tours avant qu’elles ne s’effondrent, le bruit mat et atroce quand ils s’écrasaient sur le sol. Le titre est aussi cette image d’un funambule sur le pont Brooklyn qui se suspendait des heures entières la tête en bas, mimant une de ces victimes plusieurs mois après les attentats. La circulation s’arrêtait : « Il y avait là quelque chose d'atrocement clair, une chose que nous n'avions pas vue, la chute d'un corps unique qui entraîne un effroi collectif, un corps tombé parmi nous tous ».

Dans un entretien dans la revue Vacarme (N°53, 2010), l’historien François Hartog illustre sa théorie de l’histoire à partir de ce roman. Notre époque contemporaine, depuis la dernière décennie du XXe siècle, est sous le régime d’historicité de ce qu’il appelle le présentisme. Le passé n’est plus analysé pour comprendre le présent, le devoir de mémoire l’a remplacé. La foi dans un futur meilleur disparaît, la notion de progrès appartient au passé. Nos gouvernants, la tête dans le guidon ne voient pas plus loin que leur ombre sur l’asphalte pendant qu’ils entraînent à un rythme soutenu le peloton vers un viaduc qui s’écroule. Seul le présent, au jour le jour, compte.

Juste avant que Nicol as Hulot n’annonce sa démission, le 28 août dernier le journaliste de France Inter lui demande : « le film catastrophe est là, sous nos yeux, nous sommes en train d’y assister, est-ce-que vous pouvez m’expliquer, pourquoi, rationnellement, ce n’est pas la mobilisation générale pour le climat ? » Le ministre de l’environnement lui répond : « j’aurai une réponse qui est très brève, non » Il ajoute ensuite, après une pose : « je ne comprends pas que nous assistions, les uns et les autres, à la gestation d’une tragédie bien annoncée, dans une forme d’indifférence (...) On s’évertue à entretenir, voir à réanimer un modèle économique marchand qui est la cause de tous ces désordres ». En clair, le présentisme du gouvernement tient lieu de politique prospective. On peut reprocher beaucoup de choses à Nicolas Hulot, ses maigres résultats, ses renoncements, ses contradictions, les perturbateurs endocriniens contenus dans les gels douche de la marque Ushuaia qui lui rapportent quelques dizaines de milliers d’euros par an ou les subventions d’Areva à sa fondation. En définitive, c’est son alliance objective avec le modèle économique qu’il dénonce qui est critiqué. Mais c’est encore rester dans le présentisme, c’est regarder l’index qui nous montre la lune. Nicolas Hulot a posé un acte politique très fort qui, il faut l’espérer, aura des répercussions sur les alliances politiques entre les partis et les associations qui militent depuis longtemps pour des alternatives au modèle économique. Mais n’est-il pas trop tard ? Le présentisme de nos gouvernants cornaqués par le libéralisme financier à court terme est à l’image de notre présentisme sociétal : nos modes de consommation, nos choix quotidiens participent du modèle économique mortifère. Les nombreuses initiatives alternatives ne font pas encore système.

Un dialogue saisissant du roman de De Lillo éclaire notre situation contemporaine : « - Et ensuite, qu'est-ce qu'il va arriver ? Tu ne te le demandes pas ? Pas seulement dans un mois. Dans les années à venir. - Rien ne va arriver. Il n'y a pas d'ensuite. C'est ça qui allait arriver. Il y a huit ans, ils ont placé une bombe dans l'une des tours. Personne n'a dit et ensuite ? C'était ça, ensuite. C'est quand on n'a pas de raison d'avoir peur qu'il faut avoir peur. Maintenant, c'est trop tard ». L’homme qui tombe, c’est l’humanité qui tombe et on l’entend hurler à chaque étage de l’immeuble : jusque-là, ça va, vivons à crédit

 

9. févr., 2016

Saluons le courage politique de la ministre de la justice. Ceux qui avaient de l'estime pour Christiane Taubira attendait cette décision. Elle reste ainsi cohérente avec son engagement et avec les valeurs de gauche qu'elle symbolise.

 

Après Duflot, Montebourg, Hamon, Filipetti...Christine Taubira. Ce dernier départ accentue le rétrécissement de la majorité politique représentée au gouvernement. Triste constat : le tandem Hollande-Valls fait le vide progressivement. Ce gouvernement n'a plus aujourd'hui qu'une assise politique très restreinte, donc une faible légitimité.

 

Avec une courbe du chômage toujours à la hausse et une absence de résultats probants, après la séquence désastreuse en cours sur la réforme constitutionnelle, que peut-on espérer ?

 

Une candidature de Christiane Taubira pour une primaire à gauche pour 2017 par exemple !

 

 

 

http://www.france24.com/fr/20160127-christiane-taubira-demission-ministre-justice-etat-urgence-reforme-constitution

 

 

5. févr., 2016

 

Décidément, Emmanuel Macron occupe le devant de la scène, bousculant le Premier ministre qui s'accroche de plus en plus difficilement. Il faut dire que le Ministre de l'économie a "une vraie fonction" de démineur de la société. Malgré mes propos souvent critiques, je suis de ceux qui pensent cependant que son discours et ses propositions dans ce sens sont à considérer. De plus, il ne se dit pas socialiste ! Ouf, on a eu peur !

 

Faut-il diaboliser Emmanuel Macron ? Assurément Non. Son objectif de réformer l'économie et la société est intéressant : 35 heures, code du travail, ouverture le dimanche... il faut bouger. Le problème est plus dans la méthode et dans la posture : E. Macron, par ses déclarations, humilie "le peuple de gauche" et glorifie le patronat. Quand on est dans un gouvernement "socialiste", politiquement, ça pose problème, et ça se paie dans les urnes. Quand on n'a pas de résultat probant sur le plan économique (courbe du chômage, croissance...), ça pose aussi problème.

 

http://www.atlantico.fr/decryptage/davos-macron-triomphe-et-valls-fait-fiasco-paris-francois-hollande-lui-amuse-spectacle-jean-marc-sylvestre-2554204.html