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9. mars, 2017

La secrétaire d'Etat chargée du Numérique explique à «Libération» son choix de se consacrer à la campagne de Benoît Hamon et à sa candidature aux législatives et revient sur son bilan.

  • Axelle Lemaire : «Pourquoi je quitte le gouvernement»

Dans son bureau, une écharpe tricolore est posée sur un fauteuil vide. Axelle Lemaire quitte le gouvernement. Nommée le 2 avril 2014, en même temps que le premier gouvernement de Manuel Valls, la secrétaire d’Etat chargée du Numérique et de l’Innovation démissionne pour faire campagne avec Benoît Hamon et dans sa (grande) circonscription des Français de l’étranger, qui compte l’Irlande, le Royaume-Uni, les pays scandinaves et les pays baltes. 

Pourquoi partir maintenant ?

En 2012, lorsque j’ai été candidate sur cette circonscription, j’ai eu besoin de deux ans. Aujourd’hui, faire une campagne éclair alors que le moment, avec le Brexit, est historique, c’est impossible. Par ailleurs, je suis mère de trois enfants en bas âge. Le dernier né lorsque j’étais en fonction. Alors non, tout cela ce n’est pas compatible. Je dois faire un choix. En toute transparence et en toute clarté : je quitte le gouvernement. A ce poste, j’ai toujours essayé d’être entière. Si je suis là, c’est pour agir. Je pense avoir rempli ma mission au gouvernement. Je serai désormais plus utile en dehors du gouvernement qu’à l’intérieur.

Pourquoi à l’extérieur ?

Je suis inquiète de voir que nous nous engouffrons, en France, dans les mêmes erreurs qui ont conduit au Brexit en Grande-Bretagne et à l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis. Ce choix binaire entre un «candidat du système» et un autre «de l’antisystème» laisse très peu de place à l’émergence d’une alternative. Notre famille politique et son projet de société font face à un piège.

C’est-à-dire ?

Ce scénario, qu’on nous dit joué d’avance, d’un second tour entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Accepter la situation serait un renoncement. Je rejoins Christiane Taubira lorsqu’elle fait le constat d’un déficit culturel de pensée à gauche. Pour moi, Benoît Hamon, parce qu’il a de l’humilité dans son approche, une ambition dans son projet et une authenticité, est le candidat capable de proposer ce projet alternatif de construction de l’avenir. Je m’y retrouve. Au gouvernement, j’ai fait le constat inquiétant de l’essoufflement de nos institutions démocratiques. Nous devons aller au bout de la logique de réinvention des institutions démocratiques à l’heure du numérique. Notre pays est gouverné par 3 000 personnes qui détiennent les clés du pouvoir.

Vous parlez des hauts-fonctionnaires ?

Je parle des élites politiques, administratives, économiques et médiatiques de notre pays. Le FN se nourrit du rejet de ce système. Un pays doit pouvoir se reposer sur des élites mais des élites représentatives et redevables ! Aujourd’hui, la VRépublique ne le permet pas.

Cela a été difficile pour vous au gouvernement ?

Oui. Tous les jours. Lorsqu’on est ministre, on ne peut pas arriver avec des idées. Ce sont les administrations qui demandent à mettre en œuvre des programmes conçus il y a plusieurs années.

Vous avez pourtant réussi à faire adopter une loi…

Et j’en suis très fière. D’autant qu’elle a été adoptée à l’unanimité. C’est la preuve que la recherche du rassemblement et du compromis politique ne se fait pas forcément au détriment du fond, des convictions et de la qualité.

Que retenez-vous d’autre de votre passage ?

Le plan «France très haut débit», la FrenchTech, la grande école du numérique, la stratégie France intelligence artificielle, la loi pour une République numérique… à chaque fois, j’ai essayé de m’appuyer sur ceux qui font, selon un schéma horizontal et collaboratif, pour définir les politiques publiques. Quant à la création du fichier TES [rassemblant les données d’identité des Français, ndlr], j’ai joué mon rôle de lanceuse d’alerte.

Votre déception ?

Les marges de manœuvre qui m’ont été confiées ne permettaient pas de proposer des projets qui entraient dans les cases.

C’est-à-dire ? Un manque de budget ?

Une question de priorités budgétaires. Par exemple, on parle d’innovation mais se donne-t-on vraiment les moyens de nos ambitions ? Nous consacrons 2,2% de notre budget national à la recherche et développement. On est loin des pays les plus innovants du monde, dont les pays d’Europe du Nord, qui ont à la fois un niveau élevé de dépenses publiques et d’innovation.

La «taxe robot» de Hamon, n’est-ce pas une forme de taxe sur l’innovation ?

Je comprends que cette expression puisse être anxiogène mais les contours de cette proposition restent à définir. En revanche, sur ce sujet, comme sur le revenu universel, Benoît Hamon pose les bonnes questions : celle de la préparation de l’avenir, de la répartition de la valeur créée, soit par les hommes dans leur travail, soit par les machines. Qu’est-ce qu’un robot ? Un algorithme ? Un bras mécanique ? On ne répondra pas au déclin industriel et à la suppression des emplois dans les secteurs traditionnels de l’économie par la seule réponse fiscale. La question que l’on doit se poser est : face à la transition numérique, plus rapide que les révolutions industrielles précédentes, comment accompagner la création de nouveaux emplois et comment assurer une formation aux personnes touchées par cette transition, et comment faire pour que les bénéfices de ces innovations soient mieux partagés. Je crois en la science, au progrès social grâce au progrès technologique, à condition de lui donner un sens.

Que dites-vous aux socialistes qui font le choix d’Emmanuel Macron ?

Je respecte leur choix. Ils partagent, comme moi, la volonté du rassemblement à gauche. Mais je ne partage pas leur constat d’une disparition des frontières politiques. Pour moi, c’est une fois défini nos identités que l’on peut discuter. De plus, je ne me retrouve pas dans l’hyper-personnalisation du régime présidentiel français, vrai aboutissement d’une logique monarchique. Je milite pour une constituante citoyenne pour écrire une nouvelle Constitution. Si, sur ce sujet-là, nous ne sommes pas suffisamment radicaux, Marine Le Pen le sera.

Qu’allez-vous faire demain ?

Mes cartons. Voir individuellement les membres de mon équipe et… (elle réfléchit) emmener mon bébé au parc.

Libération

Lilian Alemagna, photo Julien Mignot

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