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28. juin, 2019

Ce régime est dans la communication. On l’aura compris, et il est vain d’épiloguer sur le sujet. Contrairement à son prédécesseur «miasa jamba rafozana», Andry Rajoelina prend bien soin de faire connaître la moindre de ses initiatives. Pour un communicateur, ça a du sens.

Alors, certes, je n’aurais certainement pas conseillé d’arborer dans toute la ville le double portrait présidentiel, avec la crainte d’une personnalisation exacerbée du pouvoir, mais il y a déjà plus important à analyser et cette forêt photographique allait justement cacher l’arbre Kagame.

Les sceptiques diront qu’il n’est pas difficile d’apparaître comme le parangon de l’émergeance sur un continent que le Paris-Dakar a déserté pour cause d’insécurité chronique et tristement célèbre pour ses innombrables coups d’État (tiens un récent soubresaut en Éthiopie, un autre pays africain «émergent»). Et, au PIB du Bonheur, j’ignore le ressenti des Rwandais, mais les officines pnudiennes adeptes des indexations statistiques saluent unanimement un taux de croissance soutenu, huit pour cent, durant les cinq dernières années, diminuant de 22% la population vivant sous le seuil de l’extrême pauvreté et bien que 37% des enfants de moins de cinq ans souffrent toujours de malnutrition. 

Les Rwandais sont-ils fiers que le club d’Arsenal, un des Big Five (ou Six ?) de la Premier League anglaise, arbore un «Visit Rwanda», un sponsoring sur trois ans au prix de 30 millions d’euros, la moitié, disent les mauvaises langues, de l’aide britannique au pays ? Et si la polémique avait atteint un but indirect : «Parlez de nous en bien, parlez de nous en mal, mais parlez de nous» ? Ce pays de 26.338 km2 (le Grand Tana avec les Fivondronana frontaliers occupe 21.602 km2 ; le Vakinankaratra fait 15.241 km2 ; le Moyen-Ouest et son désert démographique, avec 26.658 km2, fait la taille du Rwanda) reçoit un million de visiteurs par an et tout le contraste tient dans ces deux titres : «Madagascar : le tourisme freiné par le manque d’infrastructures malgré son potentiel» contre «Rwanda : le tourisme a rapporté 438 millions de dollars en 2017».

Le 4 avril dernier, le Rwanda commémorait le 25ème anniversaire de la fin d’un génocide. Cent jours à pourchasser, décapiter, brûler vif, près d’un million de Tutsis. Un quart de siècle plus tard, certes avec de nombreuses concessions au dirigisme, le Rwanda est cité en exemple vertueux surtout qu’après la révélation des coulisses du génocide, Paul Kagame ose dire aux Occidentaux qu’ils n’ont pas le monopole de la supériorité morale : éducation, santé, eau et électricité, d’abord, les boeufs que l’Occident lui-même, en son temps, avait su mettre avant la charrue de la démocratie.

Madagascar est bien mal placé pour snober cette réussite qui est d’abord reconnaissance internationale. Antananarivo et sa montagne d’ordures, ses rigoles d’urine, sa population qui crache par terre, devrait s’inspirer d’une légende bel et bien en marche : Kigali, la Capitale du Rwanda, passe pour être la ville la plus propre d’Afrique.

Contre l’anarchie au quotidien, de nombreuses voix suggèrent l’instauration d’une dictature à Madagascar. Restons plus circonspect : la dictature, c’est comme la guerre, on en voit le début, mais on n’en peut jamais prévoir la fin. Chroniqueur-éditorialiste, j’appréhenderais de vivre dans un pays sans liberté d’expression. Un ancien Président malgache avait déjà ostentiblement affiché son admiration pour le despotisme éclairé des dragons d’Asie du Sud-Est, mais il avait surtout été despote et moins éclairé. 

Au pire, on a toujours conseillé aux dirigeants malgaches de «prendre» vingt et d’en laisser quatre-vingts à la collectivité, mais ils ont fait exactement l’inverse : le solde de vingt permettant tout juste la perfusion d’un État en faillite de ses services publics et une société en banqueroute morale. Au moins, derrière l’annonce spectaculaire du lancement de «Icyerekezo», un satellite rwandais de télécommunications, le 27 février 2019, sa population peut-elle espérer que les écoles du pays accèdent au savoir disponible sur Internet dans le cadre du «Rwanda Digital Talent».

Avec l’élection de Louise Mushikiwabo, une Rwandaise à la tête de l’OIF, au moins sait-on que Paul Kagame n’a pas jeté le bébé de la Francophonie avec l’eau du bain néo-colonial. Peut-être aura-t-il le temps de lire «en français dans le texte» ces lignes et se savoir «tongasoa».

En effet, dans une Chronique du 20 octobre 2016 («Visiteur pas tongasoa»), à l’époque du Sommet de la COMESA, j’écrivais que «La présence de Robert Mugabe à Madagascar est clairement embarrassante. Robert Mugabe est à la tête du Zimbabwe depuis 1980. En 36 ans de pouvoir dictatorial, il a ruiné l’économie de l’ancienne Rhodésie, et le Zimbabwe est devenu ce pays avec un billet de banque à «One Hundred Billion», Cent Mille Milliards, avec 11 zéros, valant 30 dollars américains. Ce triste palmarès, qui fait de Robert Mugabe le prototype de la caricature de démocrate africain, n’a pas empêché l’Union Africaine de l’élire à la tête de l’organisation en janvier 2015».

Un quart de siècle, et après ? Ce serait un formidable gâchis si, telle l’ancienne URSS, le bel édifice rwandais se disloquait d’être trop monolithique et en «Kagame-dépendance». Un exemple vieux de 2500 ans, à méditer, Monsieur le Président, Messieurs les Présidents, celui du patricien romain Cincinnatus : légende embellie du dictateur aux pleins pouvoirs devenant simple agriculteur, souvent representé avec sa charrue, mais symbole accepté de l’humilité dans le devoir temporaire d’homme providentiel.   

12. mars, 2019

Lettre à mon frère pour réussir en politique (Les Belles Lettres, 2012). Nous sommes en 64 avant Jésus-Christ. Quintus Cicéron écrivit à l’adresse et l’usage de son frère Marcus Cicéron, candidat au Consulat, un manuel de campagne électorale. Celui-ci sera effectivement élu Consul, en 63 avant de se retirer de la vie politique sous le Triumvirat de Pompée, César et Crassus, en 60. Exilé en 58, il est autorisé à rentrer à Rome, un an plus tard. 

 Dans la Rome antique, les Consuls sont les deux premiers magistrats de la Cité. Élus pour un an, ils représentent le sommet du pouvoir exécutif. Ils sont rééligibles, en théorie dix ans après leur mandat. Un pouvoir partagé qui ne valut pas que la stabilité à Rome. Le mandat court d’un an frappe nos esprits modernes, vite lassés que nous sommes de l’omniprésence d’un monarque médiatico-républicain. S’il fallait, cependant, comme malheureusement à Madagascar, que chaque élection débouche sur une contestation post-électorale, la périodicité annuelle ne semble pas des plus appropriées. Et tellement impatients à leur réélection que sont ceux qui prétendent nous gouverner, attendre dix ans d’alternance leur serait au-dessus des forces.

 Quintus Cicéron écrit donc : «Il faut se créer des amis de différentes sortes : pour l’apparence, des hommes illustres par leurs charges et par leur nom ; pour avoir la protection de la loi, des magistrats ; pour obtenir le vote des centuries, des hommes jouissant d’une influence particulière».

 Pour ancien, ce paragraphe n’en semble pas moins étonnamment «moderne». Quel candidat de notre époque dédaignerait s’afficher en compagnie des plus grandes «stars» ? Quel candidat de notre époque ne prendrait pas la précaution d’une «amitié des juges» ? Quel candidat de notre époque ne courtiserait pas l’influence des gens, justement d’influence ?

 Là, où le propos sonne ancien, au point de nous paraître étrangement candide, c’est dans sa démarche d’intimité avec la multitude innombrable. C’est vrai que dans la Rome antique, on ne communiquait pas comme en 2018. Aujourd’hui, des hommes et des femmes, dont un candidat à la présidence de la République ne prendrait même pas la peine de faire la connaissance, sont très bien capables de lui être entièrement dévoués. Il y a 2083 ans, Quintus Cicéron semblait bien péremptoire : «Pour ma part, je ne trouve rien de plus sot que de croire au dévouement d’un homme qu’on ne connaît pas. Il faut je ne sais quelle gloire et quel prestige exceptionnels, il faut de grandes actions d’éclat, pour que des électeurs portent aux honneurs, sans que personne sollicite leurs suffrages, un candidat dont ils sont inconnus».

 Quintus Cicéron conseille à son frère Marcus de se montrer assidûment au Forum. Situé entre les collines du Capitole et du Palatin, traversé par la via Sacra, le Forum romain est à la fois un centre commercial, judiciaire, politique, et religieux. Un rendez-vous mondain : «dans la mesure du possible, tu descendras au Forum à heures fixes. Cela contribue beaucoup à la réputation, au prestige d’un candidat que d’avoir tous les jours autour de lui, quand il descend au Forum, un cortège nombreux». De ce cortège imposant, Quintus Cicéron avait même défini le concept : «veiller d’en avoir un chaque jour où toutes les catégories, tous les ordres, tous les âges, soient représentés. Car cette affluence pourra, à elle seule, permettre d’évaluer ce que seront tes forces et tes moyens». 

 Quintus Cicéron, quoique s’adressant particulièrement à son frère, voulait «un petit manuel de campagne électorale à tout point de vue parfait». En directeur de campagne avisé, il recommandait de «proportionner nos soins à l’importance de la chose, porter au plus haut degré de zèle ceux qui nous veulent du bien, distribuer les rôles entre les citoyens influents et ceux qui soutiennent notre cause, mettre devant les yeux de nos rivaux la perspective d’un procès, effrayer leurs trésoriers, contenir par quelque moyen leurs distributeurs»... 

 Antique stratagème d’une insoupçonnable modernité. Même son bilan, à l’heure des comptes, est d’une terrible actualité : «qu’un homme malhonnête, paresseux, dont l’obligeance est nulle, nul le talent, qui est perdu de réputation, qui n’a aucun ami, passe avant un candidat qui a pour lui le dévouement du plus grand nombre et l’estime de tous, cela ne peut se faire que si l’on se rend coupable d’une impardonnable négligence».

7. févr., 2019

France, mai 1981. Madagascar, janvier 2019. Ce qui s’est passé entre le 10 mai 1981, jour de l’élection de François Mitterrand, et le 21 mai, jour de son investiture, n’est pas sans similitude avec ce qu’on voit et ce qu’on devine, depuis le 8 janvier 2019, jour de la proclamation officielle de l’élection de Andry Rajoelina.

Pour les événements en France, j’ai lu le livre «10 jours en mai» de Pierre Favier, publié trente ans après les faits. Pour ce qui se joue en ce moment-même à Madagascar, les «acteurs de l’histoire» sont sans doute encore trop accaparés pour songer à en tenir un «Verbatim».

En France, comme à Madagascar, il avait fallu remplacer au dernier moment le Grand Chancelier : ici, la charge était vacante, mais puisqu’un Grand Chancelier de l’Ordre National doit remettre le collier de Grand Maître au président de la République élu, Mme Madeleine Ramaholimihaso, née Ramanandraibe, première femme à assumer cette fonction, a été nommée in extremis. En France, le général Alain de Boissieu, Grand Chancelier en titre de l’Ordre de la Légion d’Honneur, avait préféré démissionner plutôt que de remettre le collier de Grand Maître à François Mitterrand, vieil adversaire de son beau-père le général de Gaulle. Il fut précipitamment remplacé par le général Briard. Comme écrit Pierre Favier, «l’alternance au pouvoir n’était pas encore entrée dans les moeurs politiques françaises».

Nous avons salué la présence des trois anciens présidents de la République (Didier Ratsiraka, Marc Ravalomanana, Hery Rajaonarimampianina) à la cérémonie d’investiture du nouveau président de la République Andry Rajoelina. La veille, 18 janvier 2019, une autre formalité républicaine, la passation des pouvoirs, avait eu lieu entre Andry Rajoelina et son prédécesseur : une première inédite depuis la proclamation de la République, le 14 octobre 1958. Philibert Tsiranana avait démissionné en 1972 : Didier Ratsiraka mis entre parenthèses en 1991-1993, Albert Zafy empêché en 1996, Marc Ravalomanana contraint à l’exil en 2002, Andry Rajoelina un président de facto en 2013.

Ce 21 mai 1981 également, s’accomplissait la première passation de pouvoirs sous la Vème République française. Le 28 avril 1969, Charles de Gaulle avait démissionné sans plus de formalités. La mort de Pompidou, le 2 avril 1974, assitôt suivie par l’élection de Valéry Giscard d’Estaing le 19 mai 1974, ne donna pas non plus lieu à passation formelle. L’équipe sortante et les nouveaux gouvernants durent donc improviser à tâtons cette passation : formelle, juridique, protocolaire. Là-bas, le 21 mai 1981, comme ici, ce 18 janvier 2019, le président sortant s’en alla seul, à pied...

Le récit de la décade du 10 au 21 mai 1981 révèle les «susceptibilités contenues et les ego contrariés» (p.149) dont François Mitterrand n’eut cure. Comme dira Jacques Attali, «dans ces jours-là, beaucoup ont compris que le président, c’est d’abord celui qui nomme, désigne et promeut» (p.64).

«Qu’est-ce qu’il va faire de moi ?» (...) «Quelle sera ma place dans le futur dispositif ?» (...) «Au soir de la victoire, les ambitions de carrières, les appétits de fonctions et aussi le désir d’être reconnu et choisi par le nouveau président de la République étaient forcément présents, même s’ils n’étaient pas avoués. Il y avait également l’envie de se trouver auprès du chef qui était dans la gloire pour en prendre sa part, fût-elle infime» (pp.35-36).

Une «Antenne présidentielle», confiée au futur secrétaire général de la présidence, était chargée de recevoir les «ralliés de la 25ème heure», de sous-traiter les sollicitations, et d’examiner les centaines de CV. Même les ministrables les plus évidents (comme Jack Lang) ne furent sûrs de rien : comme dira Hubert Védrine, «Le pouvoir fonde son emprise sur l’attente et le mystère» (p.101).

Des ministres marchandèrent jusqu’à un quart d’heure de la clôture de la liste définitive (Jean-Pierre Chèvenement, le «Che», qui voulait les Finances), des ministres qui n’ont jamais rencontré le Premier Ministre (le gaulliste Michel Jobert), des ministres qui apprennent à la radio leur nomination (Jacques Delors aux Finances), des outsiders qui n’ont pas été «moulinés par la machinerie socialiste» (Claude Cheysson aux Affaires étrangères), des ministres qui apprennent au dernier moment qu’ils sont sur la liste (Jack Lang à la Culture), de vieux compagnons de route qui ne seront jamais nommés (Claude Estier) ou mis en réserve (Robert Badinter). Et même Jacques Attali, le «conseiller omniscient et omniprésent, et boîte à idées», qui sera écarté. «Des fidèles et proches de Mitterrand depuis de longues années, ceux qui avaient pris part à ses combats politiques, qui l’avaient aidé à reconstruire le PS en partageant les jours heureux et les soirs de défaite, n’ont pas bénéficié de la même reconnaissance de leur chef» (p.145).

Tandis que Michel Jobert, un gaulliste «venu de nulle part», fut un choix personnel et inattendu du nouveau Président, Michel Rocard, le frondeur qui s’était opposé à Mitterrand, se vit refuser l’Éducation nationale : «C’était mon purgatoire. J’ai payé comptant» (p.139).

Seize des quarante-deux ministres et secrétaires d’État de ce gouvernement avaient été reçus par Mitterrand. Quelques autres avaient eu droit à un simple appel téléphonique du Président ou du futur Premier Ministre. Enfin, beaucoup plus rares furent ceux qui apprirent leur entrée au gouvernement en écoutant la radio (p.150).

En 1981, la gauche française n’avait plus été au pouvoir depuis un quart de siècle. Il y avait une «sorte de naïveté» racontent les témoins. Beaucoup d’enthousiasme. Et du bonheur. C’est encore Michel Rocard, le chef de file de la «deuxième gauche», qui relativise : «je savais bien que nous avions été élus sur un programme irresponsable et dangereux. Le lyrisme du moment n’a pas suscité chez moi d’illusions démesurées» (p.42).

«Ce premier gouvernement de la gauche devait être un gouvernement de transition et aussi un gouvernement de combat pour mener la bataille des législatives que le futur président convoquerait immédiatement après sa prise de fonction et la dissolution de l’assemblée nationale. La durée de vie de cette première équipe gouvernementale ne devait donc pas excéder cinq à six semaines». De fait, il dura un mois et un jour.

17. janv., 2019

Je suis de ceux qui ne comprennent pas pourquoi les problèmes bilatéraux entre la France et le Rwanda (depuis le génodice de 1994, c’est ça ?) devraient se régler par une oukase au sein d’une organisation censée être multilatérale. Pourquoi la représentante du Rwanda devrait avoir un droit de préemption à se faire adouber Secrétaire Générale de la Francophonie ?

Bien entendu, on va m’objecter que ce n’est pas tout à fait ainsi. Mais, presque.

Sur le perron de l’Élysée, le 23 mai 2018, à la sortie d’une rencontre avec le président rwandais, c’est le président français qui avait véritablement lancé la candidature du représentant du Rwanda. «Candidature de l’Afrique», nous dit-on concernant l’ancienne ministre des Affaires étrangères du Rwanda. L’Afrique, mais laquelle ? Et pourquoi l’immense Afrique, ses mille régions, sa myriade de peuples, ses innombrables groupes linguistiques, devrait-elle voter d’une seule voix ?

Les projections démographiques indiquent que, d’ici 2050, l’Afrique compterait à elle seule 85% des locuteurs francophones : la Francophonie sera donc africaine ou ne sera pas... Et une géopolitique particulière plus spécialement à l’oeuvre dans l’Afrique des Grands lacs... Approche infantilisante avec la complicité des victimes. L’Amérique latine, hors Brésil, malgré l’espagnol en partage, est-elle sommée de voter d’une seule voix au nom d’une solidarité imaginaire ?

Pourquoi la prétendue «solidarité africaine» n’avait-elle pas fonctionné au Sommet de Dakar (Sénégal), en 2014, pour faire élire le Mauricien Jean-Claude de l’Estrac, alors que le Rwanda avait «osé» appeler les 29 États doublement membres de l’Union africaine et de la Francophonie à soutenir sa représentante (Sommet UA, Nouakchott, juin-juillet 2018) ? Peut-être parce que les îles de l’Océan Indien ne sont pas tout à fait l’Afrique... Dont acte.

En 2014, face à la candidature d’une Canadienne, les îles de l’Océan Indien avaient un candidat qui n’était pas simplement de complaisance. Mais, de maladresse, en cacophonie, sans oublier les fausses notes délibérées, le Mauricien Jean-Claude de l’Estrac aura raté une chance historique au nom de nos îles : il faudra d’ailleurs expliquer pourquoi une solidarité dans notre Indianocéanie est plus naturelle qu’entre Le Caire et Le Cap, qu’entre Maputo et Dakar, qu’entre Addis-Abeba et Gaborone. De sa mésaventure, Jean-Claude de l’Estrac s’en explique d’ailleurs, sans tout à fait vider sa rancoeur, dans son livre «De Hanoï à Dakar : le pacte brisé».

Allons, allons, on le sait, derrière la fiction diplomatique «un État, une voix», se cache une réalité beaucoup plus comptable : qui ferait semblant de s’étonner que les deux principaux «actionnaires» de la Francophonie soient la France et le Canada (50 millions de dollars par an chacun, les deux tiers du budget de l’OIF) ; et que les «contributeurs majeurs» soient la Suisse, la Belgique, le Luxembourg et Monaco ? Autant, comme ressortissant de Madagascar, dont l’organisation des élections présidentielles nécessite encore des «subventions» internationales, je m’étais habitué à voir mon pays adhérer, bon gré mal gré, au «consensus» des plus forts, autant je n’osais même pas imaginer ce que l’Arabie saoudite aurait pu exiger en échange de milliards de ses pétrodollars, si sa demande d’adhésion avait été retenue : la Secrétaire générale de la Francophonie en burka et nikab ?

D’ailleurs, la Francophonie, c’est quoi ? Est-elle extensible à l’infini cette Francophonie ? Je ne parle même pas du respect des droits de l’homme, dada bien occidental dont le reste du monde fait semblant de s’accommoder : combien de dictateurs ne sont pas devenus très fréquentables avant que d’autres intérêts, plus supérieurs, entrent en jeu... Je crois me souvenir que le Sommet de 2012 de la Francophonie s’était tenu à Kinshasa, chez les Kabila, de père en fils. J’ai toujours cru que la Francophonie, c’était cette belle langue française en partage. Que le Rwanda y ait renoncé pour adhérer au Commonwealth, n’allait pas de sitôt éradiquer une francophonie du quotidien, comme cela semble le cas au Vietnam, qui avait pourtant pu faire partie de l’Indochine. Mais, l’usage du français en Arabie saoudite... Soyons sérieux.

Alors, nous dit-on, le renoncement canadien contre un soutien français à une candidature canadienne à un siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies ? Qu’importe, finalement, toutes ces considérations sont, toutes autant qu’elles sont, bien éloignées des préoccupations d’une langue française en partage. On peut donc parler la même langue, mais sans comprendre le même langage et plus avoir tellement à se dire. 

 

16. janv., 2019

Le Figaro, fondé en 1826, est le plus ancien journal français en activité. Devenu quotidien le 16 novembre 1866 (l’année de la parution du premier journal malgache), Le Figaro s’assume comme un journal d’opinion. Sa rédaction avait pris la défense de l’accusé dans l’affaire Dreyfus au début du XXème siècle. Replié en Zone libre après la défaite de la France en 1940, Le Figaro décide de se saborder le 11 novembre 1942 pour ne réapparaître que le 23 août 1944, après le débarquement allié en Normandie. Durant les troubles de mai 1968, Le Figaro avait salué la reprise en main opérée par le général de Gaulle, concrétisée par la contre-manifestation du 30 mai : «De la Concorde à l’Étoile, plus de 600.000 manifestants, le refus de l’anarchie».

En interne, les rédacteurs du Figaro n’hésitent pas à s’opposer au propriétaire pour la défense de l’indépendance éditoriale du journal. L’héritage des meilleures «plumes» françaises, ayant apporté leurs contributions dans ses colonnes (Balzac, Baudelaire, Zola, Valéry, Duhamel, Mauriac, Claudel, Gide, Aragon) n’est sans doute pas étranger à cet orgueil. En 1965, Raymond Aron prend la tête de la fronde qui s’oppose à la présence effective du propriétaire du journal au sein de la rédaction. En mai 1969, quand le bail de la Société fermière arrive à échéance, les journalistes du Figaro se mobilisent pour défendre l’indépendance de la rédaction et le journal se met en grève pour trois semaines.

En février 2012, les journalistes de la SDJ (société des journalistes du Figaro) avaient dénoncé en Une du «Figaro Magazine» un Nicolas Sarkozy en mode affiche de campagne : «Un journal d’opinion n’est pas le bulletin d’un parti, d’un gouvernement ou d’un président de la République». À quoi le Directeur des Rédactions, Étienne Mougeotte, répondit : «Le Figaro est un journal d’opinion de droite : les lecteurs le savent, les journalistes aussi». Quand l’industriel Serge Dassault (mort 28 mai 2018) devint propriétaire du Figaro en 2004, son interventionnisme dans la ligne éditoriale du journal valut polémique en interne et railleries des titres rivaux.

Le Figaro veut donc moins faire la publicité d’un personnage qu’il s’efforce de défendre une certaine idée de la société. À l’occasion des 140 ans du quotidien, un colloque avait été organisé, du 21 au 23 septembre 2007, au Centre d’histoire de Sciences Po. À cette occasion, l’universitaire Alain-Gérard Slama développa le thème du «Le Figaro ou l’éclectisme libéral» : «Le Figaro a fidèlement représenté la partie majoritaire des élites libérales «orléanistes» sincèrement ralliées à la République par attachement à son système méritocratique (...) opposition à la Commune, au Parti communiste, au socialisme du Front populaire, à mai 1968, comme aux archaïsmes du PS (...) Cet éclectisme libéral n’est pas seulement politique. Il se manifeste aussi dans le rôle de plaque tournante du paysage intellectuel, littéraire et artistique que le journal a assumé depuis ses origines, et qui relève du désir de retenir le durable dans l’éphémère. (...) En ce sens, Le Figaro est le quotidien antimarxiste par excellence. Il a choisi, dès le départ, de séparer la politique de la culture et de comprendre la société par le biais de la culture, alors que l’approche marxiste regarde la culture à travers le prisme des rapports économiques et sociaux».

«Sans liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur» est la devise du quotidien Figaro. Ces mots sont repris d’une réplique de Figaro, personnage de Beaumarchais, dans une comédie, «Le mariage de Figaro», écrite en 1778. On analyse cette comédie comme une satire annonciatrice de la Révolution de 1789 dans sa dénonciation des moeurs de l’Ancien Régime.

La cécité des puissants, des privilégiés, des célébrités, leur a souvent été fatale. Je me demande si ceux dont la photo s’affiche en gros plan de Une, affublée d’un encore plus gros titre complaisant, croient réellement berner un public averti. Quand on lance une grenouille dans une eau chaude, elle s’empresse de sauter pour s’en échapper. Mais, quand on chauffe progressivement l’eau de sa marmite, elle se regardera mourir sans s’en rendre compte. Les mots complaisants sont à Ego ce que le feu doux est au batracien : mortels. Et ceux qui les leur susurrent, à l’oreille ou à la Une des journaux, sont les pires des assassins : des traîtres.