23. déc., 2014

CHRONIQUE DE VANF : autopsie d’un État en décomposition

La revue «Afrique contemporaine» a organisé une conférence sur le thème de «Madagascar : anatomie d’un état de crise». Sans prétention à l’exhaustivité dans cette cour des miracles qu’est devenu Madagascar, cette Chronique se veut une simple revue de détails des symptômes d’un État en faillite. Si rien n’est fait, sachant le diagnostic simple établi depuis plusieurs décennies, Madagascar s’achemine vers une mort clinique. Et il ne sera jamais trop tard de parler d’autopsie d’un État en décomposition.

 

Symbole le plus visible et le plus scandaleux de cette faillite, les ordures qui ne sont plus ramassées. Les cas de peste se multiplient, aussi bien dans la Capitale que dans les régions périphériques (exemple : Alaotra-Mangoro). Les hôpitaux publics souffrent de sous-équipement et les médecins ne servent pas dans les zones rurales éloignées, enclavées, privées de tout. Au pire, les «dadarabe» ou des charlatans évangéliques délivreront une parole mystérieuse ou miraculeuse. Au mieux, des «médecins FRAM» s’improviseront sur des connaissances scientifiques vagues.

 

Les affaires de kidnapping se banalisent, les viols de sépulture et le trafic d’ossements humains prennent des proportions scandaleuses sans qu’aucune enquête ne donne le début de la moindre explication. Les forces de l’ordre ne sont pas respectées : des militaires, des gendarmes, des policiers, sont pris à partie par la foule. Des casernes sont attaquées. D’autre part, on soupçonne certains éléments de ces forces de l’ordre d’être impliqués dans des cas d’attaque à main armée.

 

La magistrature, la gendarmerie, les services des domaines, figurent parmi les corps les plus gangrenés par la corruption. Les usagers ne font clairement plus confiance aux institutions censées les protéger, leur rendre justice ou protéger leurs droits. Les cas de lynchage en sont la conséquence lorsque les victimes voient leur bourreau retrouver inexplicablement la liberté, les tribunaux servant en fait à extrader les criminels plutôt qu’à les condamner. Des conflits fonciers éclatent épisodiquement entre investisseurs et populations locales. Les certificats de situation juridique sont falsifiés à l’envi et des terrains changent de main à l’insu des propriétaires légitimes.

 

La représentation parlementaire est la risée de la République. Les élus voyagent d’un groupe parlementaire à l’autre. La géométrie de l’Assemblée Nationale n’a jamais été aussi variable. Les résolutions se font et se défont au plus offrant. Pire, plus personne ne s’en émeut. Le Gouvernement ne fait guère mieux : le scandale de la Jirama avait été dénoncé par le Trésor Public sans suite, l’affaire du bois de rose devient un feuilleton dont la population est blasée. Au final, la défiance envers la classe politique est devenue plus que la règle, un réflexe.

 

Pays à vocation agricole, avec le potentiel d’être le grenier des îles de l’Océan Indien occidental, Madagascar s’éloigne du vieux slogan d’autosuffisance alimentaire. Le climat se dégrade et les feux de brousse, manifestation imbécile d’un mécontentement frustré sinon comportement paysan aberrant en dépit des campagnes de sensibilisation dont on n’a jamais posé la question de l’efficacité, vont dans le sens d’un réchauffement planétaire qui verra la pluviométrie chuter, les rivières s’assécher, les lacs et les rizières s’ensabler. Pour une fois précieux reporters d’une réalité méconnue, nombre de députés dénoncent la disparition programmée des zébus par une captation en amont anarchique provoquant la raréfaction de la viande de boeufs.

 

La loi de finances, document indicateur des véritables intentions du Gouvernement, tourne le dos au principe de la décentralisation qui était déjà simplement nominale. Les zones rurales périphériques continueront donc à faire avec des écoles en piteux état, desservies par des maîtres FRAM sans formation. Ces mêmes populations devront continuer à parcourir plusieurs dizaines de kilomètres par des pistes impossibles pour espérer rejoindre un centre sanitaire d’une importance toute relative. Abandonnées au milieu de nulle part, elles n’auront même pas la sécurité illusoire de la présence d’une brigade de gendarmerie. A fortiori, elles ne bénéficient d’aucun service de base : ni eau courante, ni électricité. Le téléphone portable est appelé à y accomplir des miracles encore plus grands. Les batteries 12 volts permettront d’alimenter des téléviseurs reliés à des antennes paraboliques pointées sur des programmes exotiques. L’État malgache perdra, à terme, le lien ténu qui le reliait encore à ces administrés oubliés qu’on ne convoque que pour des élections définitivement absurdes dans une démocratie incantatoire.