27. juil., 2015

CHRONIQUE DE VANF: le média était le message

J’ai retrouvé, oublié sur une étagère à Mantasoa, un vieux numéro d’Afrique-Asie. Le numéro 292 du lundi 28 mars 1983, consacré aux échos du VIIème Sommet des Pays Non-Alignés à New Dehli (Inde). C’était une époque clairement «tiers-mondiste» et «progressiste». Et «Afrique-Asie», une revue résolument au diapason : si la société d’édition de la rue d’Uzès (Paris) s’était proclamée d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, la réalité de l’éloignement géographique, à une époque sans Internet ni télévision satellitaire, a contraint à se recentrer, beaucoup sur l’Afrique ou le Moyen-Orient, et un peu sur une Asie, réduite à l’Inde et à l’ancienne Indochine. On trouvera sans aucun doute rarement, en 2015, alors que le Mur de Berlin a été emporté par des peuples fatigués des promesses jamais tenus du socialisme, que la Perestroïka a montré l’absurdité de l’Union soviétique, que même le bastion cubain pactise désormais avec le dollar américain, un journal qui affiche aussi ouvertement un tiers-mondisme incantatoire : «De Bandoung a Dehli, la tradition du mouvement s’est renforcée. Ni «équidistance» ni «neutralité passive», mais un alignement résolu et constructif pour liquider les maux dont souffrent les deux tiers de la planète».

 

C’était également une époque tarifairement lointaine (l’abonnement annuel était à 15.000 FMG, ce qui serait un prix hebdomadaire, en 2015), mais avec d’étranges réminiscences contemporaines : d’abord, Solofo Rasoarahona, aujourd’hui dans l’entourage du Président de la République élu en 2014, figurait parmi les envoyés spéciaux de la revue à New Dehli, accompagnant Simon Malley (Directeur politique et co-directeur de la rédaction) et Bouzid Kouza (directeur adjoint de la rédaction) ; ensuite, Jean-Claude de l’Estrac, actuel Secrétaire général de la Commission de l’Océan Indien, à l’époque jeune ministre des Affaires étrangères de l’île Maurice qui semblait gagné par la camaraderie progressiste : «Le non-alignement est considéré non seulement comme un concept politique, mais aussi comme un impératif de sécurité» ; enfin, grâce à un compte-rendu complaisant de son interminable discours (deux heures de temps), on redécouvre l’alors Président de la République démocratique de Madagascar, Didier Ratsiraka.

 

Sans doute s’écouta-t-il parler. Certainement qu’il se gargarisa de ses propres mots. Mais, j’ai envie d’en parler encore, juste pour l’amour du verbe juste, de phrases alertes et de ponctuations opportunes. Puisque le média semblait déjà le message, et si la finalité de la performance n’a sans doute jamais atteint à l’ambition d’humanisme proclamé, le choix des mots et la sélection des citations relève, par contre, des humanités qu’on affectionne.

 

Didier Ratsiraka aura échoué à convaincre quant à la nécessité du fonds de stabilisation des prix de produits de base, qu’il avait déjà proposé au VIème sommet de La Havane. Et pourtant : «nous aurions pu fixer nous-mêmes les prix de nos matières premières. Car les pays développés n’auraient eu qu’un seul interlocuteur, le fonds de stabilisation chargé d’acheter nos produits de base ou nos matières premières (...) les objectifs des trois fonds des Non-Alignés ou du tiers-monde répondent à des besoins de coopération minimale entre pays représentant la moitié de l’Humanité (...) Quant à leur réalisation partielle au sein des organismes existants ou naissants : fonds africain, fonds arabe, etc., il nous suffit de relever que ces derniers demeurent trop marqués par leur particularisme pour être vraiment efficaces (...) la maîtrise des mécanismes de commande globaux est bien tenue et retenue par les nations développées : elles nous imposent leurs prix pour se procurer nos produits, nous notifient leurs prix toujours, pour écouler chez nous leurs marchandises, n’acceptent que leurs monnaies pour tout paiement».

 

Que disait d’autre Didier Ratsiraka en 1983 qui puisse encore réveiller quelque écho, en 2015 ? Citations. «De 1979 à 1983, combien de pays non-alignés ont absorbé la potion, amère mais nécessaire, des «mesures d’ajustement et de redressement» ? (...) D’un sommet à l’autre, nous nous retrouvons plus riches en expériences, et souvent en désillusions, mais encore animés de la même foi et agissant dans le cadre des principes communs pour témoigner à la face du monde, devenu de plus en plus sceptique et cynique».

 

Soit le scepticisme a fini par contaminer le coeur même du Mouvement, soit le monde est devenu infiniment cynique, à moins que ce ne soit les deux, mais le cinquantenaire, en cette année 2015, de la première conférence de Bandoung (Indonésie), n’a provoqué qu’un succès d’estime : «Un idéal commun ne suffit point : encore faut-il que nous acceptions l’exigence d’une demande commune, la nécessité d’une action vraiment concrète et solidaire, lesquelles devraient aboutir à l’élaboration d’un ensemble cohérent de principes et objectifs souscrits par tous, réglementant nos relations mutuelles». Des mots, de belles phrases, des discours dont il n’a été rien fait de décisif : qu’est devenu le projet de charte ; où sont passés les idéaux ; peut-on encore parler de cohésion ? Les exigences progressistes sont mortes dans une douce résignation, tandis que les options fondamentales ne sont plus les mêmes pour un tiers-monde pluriel, dont certains, comme l’Inde, se félicitent d’être devenus de pays émergents éligibles au G20 tandis que d’autres, comme Madagascar, ont dégringolé dans les PMA (pays les moins avancés).