20. nov., 2017

De qui et qui sont les idiots utiles ?

Des années cinquante aux années quatre-vingt, les catholiques dits de gauche parce qu’ils estimaient que l’émancipation de l’homme devait aussi passer par la solidarité et la réforme du capitalisme, étaient accusés de faire le jeu des communistes mais surtout de ne pas s’en rendre compte. Ils faisaient partie de la catégorie dite des « idiots utiles du communisme ». De manière plus ironique, on disait aussi qu’ils étaient « des poissons rouges dans un bocal d’eau bénite ». L’Union Soviétique qui venait de se doter de l’arme nucléaire et qui étouffait les libertés individuelles en Europe de l’est était un vrai danger pour les démocraties libérales. Mais ce danger, perçu comme un péril, fut aussi pour les régimes des pays du camp anti soviétique le prétexte de campagnes de répression politique contre toute pensée critique du capitalisme : par la prison et l’assassinat en Afrique et en Asie, par des nouvelles chasses aux sorcières comme le Maccarthysme aux Etats Unis ou, comme en France, par des combats idéologiques féroces contre les sympathisants, les compagnons de route ou les intellectuels considérés comme proches du parti communiste.

Le péril communiste est passé, la mondialisation économique par le marché et le modèle libéral a gagné. Mais un nouveau danger menace directement nos libertés : le terrorisme comme arme du djihad. Ce terrorisme sur notre territoire qui a fait plus de deux cents victimes en 2015-2016 et qui nous fait vivre sous des lois d’exception contre nos libertés publiques, est d’abord l’expression mortifère d’un brouet d’obscurantisme religieux, de lecture littérale du Coran, d’anti sémitisme, de déclassement social, de haine de l’occident et de mondialisation digitale. Mais ce terrorisme commis par des Français est aussi le symptôme éruptif de nos contradictions, de notre construction historique et de nos impasses sociétales. Et comme dans les années soixante, vouloir comprendre ce qui nous arrive, en analyser les causes dont certaines sont issues de nos choix de société, relire l’histoire, remettre en cause notre politique étrangère dans ces régions du monde exportatrices du terrorisme, engager le débat sur ces questions, en un mot exercer notre esprit critique, c’est faire le jeu de l’ennemi. Comme dans les années soixante le concept d’idiots utiles, de l’islamisme cette fois ci, réapparait. Des essayistes, des intellectuels, des universitaires, des « experts » de l’islam, des journalistes, des politiques et des éditorialistes, chassent aujourd’hui en meute dans l’espace public contre quiconque émet une pensée décalée, critique ou alternative. Expliquer c’est justifier et dialoguer c’est être complice intellectuellement, nous dit Manuel Vals qui aimerait être le chef de la meute au nom de ce qu’il pense être la laïcité, la lutte contre l’antisémitisme, l’identité française et l’autorité de la République.

Pascal Boniface, Edwy Plenel, Edgar Morin, François Burgat, Alain Gresh qui dénoncent la colonisation israélienne ou débattent avec des penseurs musulmans en expliquant par l’histoire les désordres contemporains et en interrogeant le vouloir vivre ensemble des Français, sont-ils des nouveaux poissons verts dans un bocal d’eau de Zamzam ? Certains ont mené la confrontation et le dialogue avec Tarik Ramadan avant que les plaintes pour viol n’aient été déposées contre ce prédicateur qui prône la morale sexuelle. Elles tombent au moment où le scandale Weinstein à Hollywood libère la parole des femmes victimes de harcèlement sexuel. Mélangez dans un même shaker éditorialiste l’islam et la violence sexuelle, vous ajoutez un zest de débat antisémitisme versus antisionisme et le cocktail devient explosif. La meute se déchaîne. Les réseaux sociaux structurés sur des pensées binaires et qui s’alimentent de ces polémiques idéologiques organisées et voulues, se lâchent en injures, réponses haineuses, menaces de mort réciproques, où les bannières identitaires françaises sont brandies face au drapeau noir de Daesh. On connait dans notre histoire ces moments de radicalisation idéologique qui nourrissent et se nourrissent de la haine de l’autre, de la peur, de la division et de la violence. La meute est en passe de réussir son pari. Ses membres se rendent-ils compte qu’ils deviennent les idiots utiles du terrorisme djihadiste, des poissons noirs dans un bocal d’eau de Vichy ?

Christophe Courtin.