29. nov., 2017

De la nécessaire hypocrisie en politique

Jusqu’au bout, je n’y ai pas cru. Je pensais que c’était impossible, inconcevable. Emmanuel Macron allait-il maintenir Christophe Castaner, devenu le dirigeant du parti majoritaire, dans ses fonctions de ministre en charge des relations avec le Parlement ? C’est à dire le ministre en contact permanent avec les différents groupes parlementaires de l’Assemblée nationale et du Sénat, et chargé de négocier avec eux à l’occasion des différents projets de loi soumis au vote des assemblées. Une tâche qui demande, a priori, de la diplomatie, du savoir-faire, et surtout une indépendance institutionnelle à l’égard des partis politiques. C’est vrai que Sarkozy fut à la fois chef de parti et ministre. Mais il était en charge du ministère de l’intérieur. Déjà, cela était apparu comme une anomalie (en fait, une contrainte politique à laquelle le Jacques Chirac avait dû se soumettre), et l’expérience n’avait pas été reconduite.

De tout cela, Macron n’en a cure et on sait depuis hier ce qu’il en est. Castaner est la voix de son maître, et le vrai ministre des relations avec le Parlement, c’est Macron lui-même. Le fait que Castaner soit chef du parti majoritaire n’a strictement aucune importance, puisque c’est Macron le seul chef. Castaner n’est qu’un homme de paille, aussi bien comme ministre que comme chef de parti. Tel est, en filigrane, ou de façon subliminale, le message que vient de nous délivrer Emmanuel Macron.

« Cela a le mérite de la clarté. Il ne triche pas, lui ; il faut lui reconnaître au moins ce mérite, » me dit Muriel, ma femme, également adhérente du Parti Socialiste. Et d’ajouter, en forme d’approbation : « il faut en finir avec cette hypocrisie permanente de la vie politique. »

Je ne suis pas d’accord avec elle. Je trouve qu’il est important, et même essentiel, surtout dans le domaine politique, de faire semblant, de maintenir les apparences, quand on constate que la réalité s’écarte de ce qui devrait être. Pour maintenir la cohésion d’un corps social, il faut des valeurs, des références communes, et essayer de les faire vivre. Et parfois, pour les faire vivre, ou plutôt pour qu’elles survivent, il faut faire « comme si ». Dans les circonstances présentes, faire « comme si » consistait à affirmer le principe que Castaner ne pouvait pas cumuler les fonctions de chef de parti avec celles de ministre en charge des relations avec le Parlement. Certes, il y a une part d’hypocrisie dans cette attitude, mais une hypocrisie nécessaire qui n’est rien d’autre qu’un réflexe de défense, à la fois sain et salutaire.

Cesser de « faire semblant », « être cash », comme disent les jeunes, est le signe le plus certain de la décadence des mœurs dans une société. Cela veut dire qu’on n’a même plus honte d’être ce qu’on est devenu. Nul besoin de maintenir l’illusion : « we show what we are ». Un peu comme celui qui vient vous dire : « c’est vrai que je fais un sale boulot, mais moi au moins, j’ai une excuse : je le fais salement. »

Il est beaucoup question de renouveau de la politique depuis que Macron est au pouvoir. Gouverner un pays comme une grande entreprise, avec un PDG aux manettes, entouré d’une garde rapprochée, donnant des ordres non susceptibles de recours, et introduisant les procédures managériales dans le fonctionnement de la République (la notation des ministres, par exemple), est effectivement quelque chose d’assez nouveau. Rien n’est plus saisissant que de voir ces ministres ou responsables de LREM qui se succèdent dans les médias, le petit doigt sur la couture du pantalon, tétanisés à l’idée de dire quelque chose qui déplairait au patron, comme s’ils craignaient de commettre non pas une faute politique, mais une faute professionnelle, accompagnée d’une inévitable sanction.

Je ne peux m’empêcher de voir dans ce « renouveau » une forme de décadence de nos mœurs politiques.

 

René Fiévet

Washington DC