30. nov., 2017

Bientôt des marchés aux esclaves en Europe ?

On aura réglé de manière efficace quelques défis européens : la crise migratoire, la libre circulation des biens et des personnes en estimant celles-ci comme des biens, la démographie africaine.. Non le libéralisme n’est pas immoral, il est a moral. Vous êtes sûrs ? Ce qui est certain, c’est que nous sommes les témoins d'un signe des temps : une immense régression anthropologique

  • A paraître dans la revue Golias. Décembre 2017

Enfin une bonne nouvelle économique pour les marchés, CNN en a eu l’exclusivité : des marchés aux esclaves ouvrent à nouveau en Afrique du Nord. Ça se passe en Libye, l’Ifriqiya antique, à l’ancienne, comme au bon vieux temps de l’empire romain, quand la capitale du monde civilisé sous-traitait aux marches de son empire (les limes) sa sécurité contre les barbares. Dans la banlieue de Tripoli, il faut compter 750 euros pour un Subsaharien de trente ans. A Alexandrie, sous l’empereur Néron, le Nubien se vendait 2000 à 3000 sesterces, 160 à 240 euros si on se réfère aux tables de conversions et d’équivalences établies par les historiens des monnaies. A Malte, au XVIIe siècle le Musulman se vendait 130 piastres vénitiennes, 400 euros. A la même époque à Livourne ou à Venise, le rachat des esclaves par les ordres religieux comme les Rédemptoristes aux autorités ottomanes était organisé autour de réseaux de banques et de bourses de rachat rentables où l’Européen valait dix fois plus que le Nègre sur place. A Ouidah au Dahomey, en 1840, alors que les mouvements abolitionnistes rendaient la ressource plus difficile à atteindre, le Nègre valait 250 Francs, 1200 euros. L’expansion de l’islam en Afrique avait éliminé les marchands européens du commerce transsaharien au profit des marchands arabes dès le VIIIe siècle. A partir du XVIe siècle les premiers, dans le sillage de la conquête du Nouveau Monde, créèrent de prospères entreprises dans la traite négrière atlantique jusqu’à l’interdiction au milieu du XIXe siècle de ce commerce rentable mais qui effarouchait les belles âmes. Les entreprises coloniales en Afrique prirent alors le relai en exploitant directement la main d’œuvre disponible sur place, réduisant ainsi les coûts. Le grand trader colonial Léopold II de Belgique, habilement, au nom de la lutte contre l’esclavage arabo-musulman, exploita tellement bien sa colonie qu’il assécha pour de nombreuses années la ressource humaine du bassin du Congo.

 Le chaos en extension dans les arrières pays des rives méridionales et orientales de la méditerranée remet aujourd’hui à la mode une pratique commerciale qui a structuré l’économie méditerranéenne avant que les droits de l’homme ne la rendent obsolète pour des raisons morales. Mais la morale n’a rien à voir avec ces affaires-là, purement économiques, c’est bien connu, des philosophes libéraux humanistes nous l’expliquent. Le Subsaharien adulte est donc aujourd’hui encore un peu cher. Il faut dire que ce marché de niche est émergent, la filière n’est pas bien structurée, il y a des problèmes de qualité et de traçabilité du produit à régler comme le critère migrant économique ou politique. Le cadre juridique doit être complété. La Commission Européenne ou la Banque Mondiale ne manquent pas d’experts qui peuvent travailler ces questions techniques. Ainsi pour la définition juridique de l’esclave, les consultants pourront s’inspirer utilement de la Mauritanie qui a de l’expérience dans le domaine et qui l’a déjà défini, mais dans une loi qui lutte contre l’esclavage. Est esclave un individu quand il passe du statut de sujet de droit à celui de bien meuble, limpide. Egalement, il faudra renforcer la « résilience », comme on dit, des populations à la base, pour préserver la ressource sur place. Des projets de développement s’en occupent déjà. Les experts pourront s’inspirer du code noir de Colbert pour la création d’un label qui garantirait le bon traitement de la marchandise, « élevé avec la mère », par exemple. Des études plus précises sur l’entretien d’un esclave devront être menées. A 1,2 euros par jour (le seuil de pauvreté), soit 438 euros par an, c’est moins que le coût de fonctionnement d’un lave-vaisselle, d’un lave-linge et d’un mixer multifonction. Enfin, Il faudra garantir aux fournisseurs, les gouvernements et les opérateurs économiques locaux, des revenus rémunérateurs. Là, les expériences dans le domaine des ressources minières seront utiles. En parallèle, on continuera le démantèlement des droits sociaux qui entravent, c’est le mot, l’initiative économique. 

 Une fois ces problèmes techniques réglés, on pourra envisager d’ouvrir des marchés dans le sud de la France pour le consommateur européen mais il faudra se heurter à quelques résistances bien compréhensibles, le Barbaresque fait encore peur dans les Maures et l’Estérel. Un bon marketing vintage péplum, jeux du stade, footballeurs noirs, devrait aider. On aura ainsi réglé de manière efficace quelques défis européens : la crise migratoire, la libre circulation des biens et des personnes en estimant celles-ci comme des biens, la démographie africaine. De grands groupes mondialisés organiseront le marché, le vivant est déjà privatisé. Non, non, le libéralisme n’est pas immoral, il est a moral. Vous êtes sûrs ? Ce qui est certain, c’est que nous sommes les témoins effarés d’un signe des temps : une immense régression anthropologique.