17. janv., 2019

Chronique de Vanf : coup de gueule pour passer l’éponge

Je suis de ceux qui ne comprennent pas pourquoi les problèmes bilatéraux entre la France et le Rwanda (depuis le génodice de 1994, c’est ça ?) devraient se régler par une oukase au sein d’une organisation censée être multilatérale. Pourquoi la représentante du Rwanda devrait avoir un droit de préemption à se faire adouber Secrétaire Générale de la Francophonie ?

Bien entendu, on va m’objecter que ce n’est pas tout à fait ainsi. Mais, presque.

Sur le perron de l’Élysée, le 23 mai 2018, à la sortie d’une rencontre avec le président rwandais, c’est le président français qui avait véritablement lancé la candidature du représentant du Rwanda. «Candidature de l’Afrique», nous dit-on concernant l’ancienne ministre des Affaires étrangères du Rwanda. L’Afrique, mais laquelle ? Et pourquoi l’immense Afrique, ses mille régions, sa myriade de peuples, ses innombrables groupes linguistiques, devrait-elle voter d’une seule voix ?

Les projections démographiques indiquent que, d’ici 2050, l’Afrique compterait à elle seule 85% des locuteurs francophones : la Francophonie sera donc africaine ou ne sera pas... Et une géopolitique particulière plus spécialement à l’oeuvre dans l’Afrique des Grands lacs... Approche infantilisante avec la complicité des victimes. L’Amérique latine, hors Brésil, malgré l’espagnol en partage, est-elle sommée de voter d’une seule voix au nom d’une solidarité imaginaire ?

Pourquoi la prétendue «solidarité africaine» n’avait-elle pas fonctionné au Sommet de Dakar (Sénégal), en 2014, pour faire élire le Mauricien Jean-Claude de l’Estrac, alors que le Rwanda avait «osé» appeler les 29 États doublement membres de l’Union africaine et de la Francophonie à soutenir sa représentante (Sommet UA, Nouakchott, juin-juillet 2018) ? Peut-être parce que les îles de l’Océan Indien ne sont pas tout à fait l’Afrique... Dont acte.

En 2014, face à la candidature d’une Canadienne, les îles de l’Océan Indien avaient un candidat qui n’était pas simplement de complaisance. Mais, de maladresse, en cacophonie, sans oublier les fausses notes délibérées, le Mauricien Jean-Claude de l’Estrac aura raté une chance historique au nom de nos îles : il faudra d’ailleurs expliquer pourquoi une solidarité dans notre Indianocéanie est plus naturelle qu’entre Le Caire et Le Cap, qu’entre Maputo et Dakar, qu’entre Addis-Abeba et Gaborone. De sa mésaventure, Jean-Claude de l’Estrac s’en explique d’ailleurs, sans tout à fait vider sa rancoeur, dans son livre «De Hanoï à Dakar : le pacte brisé».

Allons, allons, on le sait, derrière la fiction diplomatique «un État, une voix», se cache une réalité beaucoup plus comptable : qui ferait semblant de s’étonner que les deux principaux «actionnaires» de la Francophonie soient la France et le Canada (50 millions de dollars par an chacun, les deux tiers du budget de l’OIF) ; et que les «contributeurs majeurs» soient la Suisse, la Belgique, le Luxembourg et Monaco ? Autant, comme ressortissant de Madagascar, dont l’organisation des élections présidentielles nécessite encore des «subventions» internationales, je m’étais habitué à voir mon pays adhérer, bon gré mal gré, au «consensus» des plus forts, autant je n’osais même pas imaginer ce que l’Arabie saoudite aurait pu exiger en échange de milliards de ses pétrodollars, si sa demande d’adhésion avait été retenue : la Secrétaire générale de la Francophonie en burka et nikab ?

D’ailleurs, la Francophonie, c’est quoi ? Est-elle extensible à l’infini cette Francophonie ? Je ne parle même pas du respect des droits de l’homme, dada bien occidental dont le reste du monde fait semblant de s’accommoder : combien de dictateurs ne sont pas devenus très fréquentables avant que d’autres intérêts, plus supérieurs, entrent en jeu... Je crois me souvenir que le Sommet de 2012 de la Francophonie s’était tenu à Kinshasa, chez les Kabila, de père en fils. J’ai toujours cru que la Francophonie, c’était cette belle langue française en partage. Que le Rwanda y ait renoncé pour adhérer au Commonwealth, n’allait pas de sitôt éradiquer une francophonie du quotidien, comme cela semble le cas au Vietnam, qui avait pourtant pu faire partie de l’Indochine. Mais, l’usage du français en Arabie saoudite... Soyons sérieux.

Alors, nous dit-on, le renoncement canadien contre un soutien français à une candidature canadienne à un siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies ? Qu’importe, finalement, toutes ces considérations sont, toutes autant qu’elles sont, bien éloignées des préoccupations d’une langue française en partage. On peut donc parler la même langue, mais sans comprendre le même langage et plus avoir tellement à se dire.