12. mars, 2019

Chronique de Vanf : impardonnable négligence

Lettre à mon frère pour réussir en politique (Les Belles Lettres, 2012). Nous sommes en 64 avant Jésus-Christ. Quintus Cicéron écrivit à l’adresse et l’usage de son frère Marcus Cicéron, candidat au Consulat, un manuel de campagne électorale. Celui-ci sera effectivement élu Consul, en 63 avant de se retirer de la vie politique sous le Triumvirat de Pompée, César et Crassus, en 60. Exilé en 58, il est autorisé à rentrer à Rome, un an plus tard. 

 Dans la Rome antique, les Consuls sont les deux premiers magistrats de la Cité. Élus pour un an, ils représentent le sommet du pouvoir exécutif. Ils sont rééligibles, en théorie dix ans après leur mandat. Un pouvoir partagé qui ne valut pas que la stabilité à Rome. Le mandat court d’un an frappe nos esprits modernes, vite lassés que nous sommes de l’omniprésence d’un monarque médiatico-républicain. S’il fallait, cependant, comme malheureusement à Madagascar, que chaque élection débouche sur une contestation post-électorale, la périodicité annuelle ne semble pas des plus appropriées. Et tellement impatients à leur réélection que sont ceux qui prétendent nous gouverner, attendre dix ans d’alternance leur serait au-dessus des forces.

 Quintus Cicéron écrit donc : «Il faut se créer des amis de différentes sortes : pour l’apparence, des hommes illustres par leurs charges et par leur nom ; pour avoir la protection de la loi, des magistrats ; pour obtenir le vote des centuries, des hommes jouissant d’une influence particulière».

 Pour ancien, ce paragraphe n’en semble pas moins étonnamment «moderne». Quel candidat de notre époque dédaignerait s’afficher en compagnie des plus grandes «stars» ? Quel candidat de notre époque ne prendrait pas la précaution d’une «amitié des juges» ? Quel candidat de notre époque ne courtiserait pas l’influence des gens, justement d’influence ?

 Là, où le propos sonne ancien, au point de nous paraître étrangement candide, c’est dans sa démarche d’intimité avec la multitude innombrable. C’est vrai que dans la Rome antique, on ne communiquait pas comme en 2018. Aujourd’hui, des hommes et des femmes, dont un candidat à la présidence de la République ne prendrait même pas la peine de faire la connaissance, sont très bien capables de lui être entièrement dévoués. Il y a 2083 ans, Quintus Cicéron semblait bien péremptoire : «Pour ma part, je ne trouve rien de plus sot que de croire au dévouement d’un homme qu’on ne connaît pas. Il faut je ne sais quelle gloire et quel prestige exceptionnels, il faut de grandes actions d’éclat, pour que des électeurs portent aux honneurs, sans que personne sollicite leurs suffrages, un candidat dont ils sont inconnus».

 Quintus Cicéron conseille à son frère Marcus de se montrer assidûment au Forum. Situé entre les collines du Capitole et du Palatin, traversé par la via Sacra, le Forum romain est à la fois un centre commercial, judiciaire, politique, et religieux. Un rendez-vous mondain : «dans la mesure du possible, tu descendras au Forum à heures fixes. Cela contribue beaucoup à la réputation, au prestige d’un candidat que d’avoir tous les jours autour de lui, quand il descend au Forum, un cortège nombreux». De ce cortège imposant, Quintus Cicéron avait même défini le concept : «veiller d’en avoir un chaque jour où toutes les catégories, tous les ordres, tous les âges, soient représentés. Car cette affluence pourra, à elle seule, permettre d’évaluer ce que seront tes forces et tes moyens». 

 Quintus Cicéron, quoique s’adressant particulièrement à son frère, voulait «un petit manuel de campagne électorale à tout point de vue parfait». En directeur de campagne avisé, il recommandait de «proportionner nos soins à l’importance de la chose, porter au plus haut degré de zèle ceux qui nous veulent du bien, distribuer les rôles entre les citoyens influents et ceux qui soutiennent notre cause, mettre devant les yeux de nos rivaux la perspective d’un procès, effrayer leurs trésoriers, contenir par quelque moyen leurs distributeurs»... 

 Antique stratagème d’une insoupçonnable modernité. Même son bilan, à l’heure des comptes, est d’une terrible actualité : «qu’un homme malhonnête, paresseux, dont l’obligeance est nulle, nul le talent, qui est perdu de réputation, qui n’a aucun ami, passe avant un candidat qui a pour lui le dévouement du plus grand nombre et l’estime de tous, cela ne peut se faire que si l’on se rend coupable d’une impardonnable négligence».