29. juil., 2019

Marianne

Pierre Péan est mort à l'âge de 81 ans. - Sipa

Société

Disparition

Péan, salut Patron

Par Alain Léauthier

Publié le 26/07/2019 à 18:07

 

Dévoiler la "face cachée" des choses, telle était sa méthode. Et son ambition. Sans pour autant se muer en procureur paré de vertus chimiquement pures. C’était cela Pierre Péan.

J’ai appelé Pierre mardi dans la matinée. C’était un appel intéressé, une invitation à co-écrire un article sur la détestation et les coups bas régissant quelquefois les relations entre journalistes dits « d’investigation », sujet qu’il connaissait bien pour avoir été plus qu’à son tour une « cible » de choix pour certains de ses « confrères ». Pierre n’a pas retourné l’appel. Le plus souvent, il répondait et sitôt connu le sujet proposé, de sa voix grave, les mots se bousculant dans le désordre, se déclarait prêt à monter au front. Une fois encore, une fois de plus, avec l’enthousiasme et la fraîcheur d’un quasi débutant, lui qui avait fêté ses 81 printemps en mars et portait dans sa besace une quarantaine d'ouvrages dont certains lui valent d'être considéré comme « un des plus grands journaliste d'enquête français ». Le compliment émane de Serge Raffy, vieux routier de l'Obs. Sur sa page Facebook, son ami Christophe Nick, avec lequel il avait décortiqué la machine TF1 en 1997 rend hommage, au « Patron ».

Péan et l'Afrique

A coup sûr, les éloges, sincères ou faux-culs vont tomber comme à Gravelotte dans les heures et les jours qui viennent, effaçant les bassesses, les insultes, les suspicions, les procès indignes l'ayant accompagné depuis ses premiers ouvrages parus dans les années 70. C'est la loi du genre et peut-être, dans son cas, le prix à payer pour avoir choisi très tôt d'ignorer les injonctions pressantes de sa mère : « Ne fais pas ton intéressant Pierre ! ». Peine perdue car hors les frontières de Sablé-sur-Sarthe où il grandit sous la botte allemande, fils d'un modeste coiffeur et descendant de charbonniers, des « gueux » vivant dans la forêt, le vaste monde surgi aux lendemains de la Seconde guerre mondiale promettait encore l'aventure.

Après des études de droit à Angers et un passage à Science-Po, la sienne débute en douceur à la faveur d'une rencontre dans un bar parisien huppé où il travaille comme serveur pour subvenir à ses besoins. Il n'a pas le sou. Un ministre africain avec lequel il sympathise en regorge et lui propose de l'engager comme chauffeur. C'est le début d'une longue histoire d'amour avec le continent noir, épicentre de nombreuses enquêtes, d'amitiés innombrables mais aussi de controverses violentes. En particulier quand à contre-courant de la plupart des médias français, il se mettra en tête d'identifier les responsabilités du Front patriotique rwandais (FPR) dans le génocide des Tutsis ayant déchiré le pays en 1994.

Au Gabon où il suit son employeur improbable, Péan traîne une réputation de « loulou », plus à l'aise avec les « nègres » - le terme est encore d' usage à l'époque - indépendantistes qu'en compagnie de la bonne société blanche des colons et des expatriés où il croisera pourtant sa future épouse et compagne d'une vie Odile. Le patriote français, dont la seule expérience politique se résumait à une proximité avec Joël le Theule, maire de Sablé-sur-Sarthe et futur ministre UDR, y découvre les méfaits du colonialisme et les travers de la Françafrique naissante. Pour le jeune étudiant dont la thèse portait sur le secret d'Etat, le théâtre d'ombres observé à Libreville constitue le meilleur des apprentissages. Et la matrice de sa méthode d'enquête : écouter sans relâche, tout et tous, multiplier à l'infini les sources - les supposées très fiables et les plus suspectes, archiver comme un forcené, informations et contacts. « On vous dit ceci, la réalité est celle-là, expliquera-t-il bien plus tard. J'ai commencé par le Gabon à partir de la question du pétrole. Tout ce que j'ai traité depuis s'en est inspiré et en découle peu ou prou. »

Par éthique, il se donna les moyens de n'être jamais durablement inféodé à un média

On résume la méthode et son ambition : dévoiler la « face cachée » des choses. Des appareils d'Etat, des réseaux de pouvoirs et de contre-pouvoirs, des institutions dominantes comme de ceux qui les contestent au nom de la morale ou de « l'exigence démocratique ». Pour cela il faut du temps et beaucoup de liberté. Par tempérament, Pierre Péan préférait l'exercice solitaire au travail collectif, même si tout au long de sa carrière il agrègera autour de ses enquêtes nombre de jeunes pousses séduits par son indépendance d'esprit, son refus des vérités trop consensuelles ou écrites à l'ombre d'intérêts particuliers.

Par éthique, il se donna les moyens de n'être jamais durablement inféodé à un média (de l'AFP à Marianne ces dernières années, il collabora avec presque tous) ou un clan, sauf celui des amis de sa jeunesse sarthoise, issus du même milieu populaire et avec lesquels il ne rompit jamais malgré une ascension sociale spectaculaire. Affectif en diable, le plus souvent pour le meilleur - la loyauté et son goût du partage - et quelquefois le plus délicat -une susceptibilité entêtée - Péan avançait à l'instinct, au coup de foudre pour un sujet, un individu, une « affaire » selon lui mal ou trop partialement traitée.

Un François Mitterrand complexe

Mais il y a cependant une logique et une cohérence qui relie ses différents ouvrages et il s'en était expliqué dans une interview au Figaro. A travers ses enquêtes initiales sur le pétrole, il s'intéresse à un personnage clé de la Ve République dans le domaine énergétique, Pierre Guillaumat, successivement président d'EDF (associé au CEA, le Commissariat à l'énergie atomique) puis d'Elf-ERAP (futur Elf-Aquitaine puis Total). Il en sortira plusieurs livres dont l'un sur le scandale des « avions renifleurs » et ce qu'il considérait comme son plus beau « scoop » - le « don » de la bombe atomique par la France à Israël - premier d'une série de douloureux malentendus sur son antisionisme supposé.

Elf le ramène à l'Afrique, qu'il n'a en fait jamais quittée, et partant aux réseaux secrets que l'ancien puissance coloniale entretient jalousement sous la houlette de Jacques Foccard, le « Monsieur Afrique » des services secrets. Au fil de ses recherches, explique-t-il, il entend parler du docteur Martin, fondateur de la Cagoule et dont la fille l'entretient du parcours de François Mitterrand. La voie vient de s'ouvrir vers un de ses plus célèbres best-seller, Une jeunesse française dont, à tort ou à raison, beaucoup retiendront surtout les révélations relatives à l'amitié durable de l'ancien président pour René Bousquet. Cette vision étriquée d'un ouvrage de 600 pages le chagrinait. Se méfiant comme de la peste des jugements à l'emporte-pièce, de la dénonciation personnalisée et du journalisme des apprentis procureurs, citant volontiers la maxime flaubertienne « La bêtise consiste à vouloir conclure », Péan s'était surtout attaché à tracer en profondeur le portrait d'un Mitterrand complexe, ni ange ni démon, mais formidablement romanesque. Ce faisant, il ne pouvait s'entendre ni avec les courtisans les plus béats, ulcérés par la moindre égratignure sur la statue du maître, ni avec une génération montante de « journalistes d'investigation » rêvant d'embrocher sur leurs piques quelques pièces de choix, soigneusement choisis au gré d'agendas, d'alliances et d'ambitions auxquelles Péan se sentait totalement étranger.

La Face cachée du Monde fut un succès retentissant, marquant la fin du Monde à la sauce Plenel et le début d'une amitié de fer entre Pierre et Philippe

A ses yeux un homme incarnait plus que d'autres ce néojournalisme qui, au prétexte d'en finir avec les connivences de la « vielle presse », en recréait d'autres parées de vertus chimiquement pures. Il s'agissait d'Edwy Plenel, côtoyé de loin au gré d'enquêtes similaires et devenu le tout-puissant directeur du Monde. Pierre Péan, secret de polichinelle, n'appréciait guère les enquêtes façon Plenel et l'évolution du « quotidien de référence » sous le magister du (vrai-faux) ancien trotskiste. Il décida d'en faire litière et soumit le projet à Claude Durand, alors grand manitou de Fayard. Qui refusa une première fois de le suivre sur un chemin aussi escarpé. A la même époque sur un lit d'hôpital où il se remettait d'un problème de santé, Philippe Cohen, un des piliers de Marianne et lui même ancien de la Ligue communiste, songeait aussi à s'attaquer à la forteresse dirigée par le redoutable triumvirat associant Plenel, Jean-Marie Colombani et Alain Minc. Après quelques courriers et une rencontre levant toute ambigüité, les deux firent cause et œuvre commune. Peu d'amoureux de la presse et plus largement de la vie intellectuelle française ignorent la suite : La Face cachée du Monde fut un succès retentissant, marquant la fin du Monde à la sauce Plenel et le début d'une amitié de fer entre Pierre et Philippe, jusqu'au dernier souffle de ce dernier, vaincu par le cancer.

Blessé par cette disparition, Péan n'avait renoncé à rien, ni à la moto malgré un sérieux accident et surtout pas à l'écriture. Il avait ses refuges, une simple cabane en bois ouvrant sur la forêt attenante à son pavillon de Bouffémont dans le Val-d'Oise ou un bureau aménagé dans une maison de maître acheté avec son gendre aux Chapellières, aux confins de la Bretagne. Le domaine avait appartenu à un nobliau proche des révolutionnaires de 1789 et accueilli les fermages de lointains ancêtres Péan. Le fils du coiffeur de Sablé-sur-Sarthe n'en tirait aucune vanité mais une inspiration pour un travail lorgnant de plus en plus vers le récit historique.

Une autre manière d'enquêter sur un pays, et une ville natale, aimés avec passion mais sans œillères ni tabous relatives à ses multiples part d'ombres. Pierre Péan n'était pas à l'aise avec les mots, se maudissait de ne pas posséder le sens de la répartie qui fait mouche dans les dîners mondains ou les joutes télévisuelles. « Tout cela m'emmerde profondément. » Aux funérailles de Philippe Cohen, forçant son caractère de taiseux, il prit la parole comme son ami Jean-Pierre Chevènement dont il n'aurait manqué sous aucun prétexte l'anniversaire en juin dernier. Il y était apparu en relative bonne forme. Malgré toutes les calomnies déversées sur son compte, les procès absurdes en négationnisme, racisme (anti-Tutsis) ou antisémitisme, intentés notamment par SOS-Racisme dont il fut un des parrains, il ne s'était jamais résolu à endosser le costume du « tueur » si en vogue aujourd'hui dans la profession.

« C'était un gentil, un vrai gentil », dit l'une de ses intimes. Le manuscrit de ses Mémoires est déjà chez un éditeur. Son dernier article paraîtra bientôt dans Le Monde diplomatique. Marianne n'est pas près d'oublier ses leçons et sa modestie quand au bout du fil, il vous ordonnait de « reprendre ce qu'il faut reprendre. » Salut Patron.

 

12. juin, 2019

Chronique de Vanf : leçon d'un anniversaire

Britanniques, Américains, Français, les Alliés de 39-45, commémoraient hier le D-Day du 6 juin 1944. Le débarquement sur les plages normandes de la plus grosse armada jamais réunie de mémoire d’homme allait signer le commencement de la fin du IIIème Reich hitlérien. L’histoire retiendra que les 4000 km du «Mur de l’Atlantique» n’ont pas réussi à préserver la «Forteresse Europe». L’histoire n’a pas encore écrit, par contre, l’héroïsme au combat des soldats allemands, comme les parachutistes Fallschirmjäger-Regiment 6 (FJR6) dans le secteur d’Omaha Beach. Aucune stèle, aucun vétéran à célébrer : malheur aux vaincus surtout qu’il s’agissait d’ennemis mortels d’une certaine idée de la civilisation.

Là, en effet, était le plus important. Hitler incarnait le mal absolu avec sa «solution finale» dans les camps de concentration : génocide des Juifs, extermination d’autres «minorités», assassinat d’opposants politiques. On peut se demander, si les Alliés avaient su que Staline agissait sans guère plus de scrupules dans son URSS, s’ils n’auraient pas plutôt débarqué à l’Est de l’Europe pour s’interposer devant l’avancée de l’Armée Rouge qui transportait le «rideau de fer» qui s’abattra au-delà de la ligne Oder-Neisse. Ou accepté la paix séparée à l’Ouest que proposaient certains généraux allemands opposés à la politique de Hitler. La civilisation allait perdre cinquante ans dans les pays soumis au joug communiste.

La première guerre de 14-18 usurpait quelque peu le qualificatif de «mondiale», ne s’agissant finalement que d’un vulgaire règlement de comptes entre des dynasties cousines mais rivales et qui, par le jeu des alliances diplomatiques, allaient entraîner toute l’Europe, voire les colonies lointaines, dans un massacre absurde. La guerre de 39-45, elle, fut véritablement «mondiale», moins par son extension géographique, embrasant tous les océans, retournant le sable d’Afrique du Nord, mutilant la jungle du Sud-Est asiatique, ou causant des dommages collatéraux en terre malgache, que par l’enjeu de civilisation et de valeurs humaines bafouées par un dictateur dément.

Le monde né sur les ruines de 39-45 aurait pu être multilatéral plus tôt si les Occidentaux n’avaient pas trahi leurs idéaux à Yalta, en abandonnant l’Europe de l’Est à Staline et son goulag. Ces idéaux étaient d’ailleurs à géométrie variable puisqu’on sait que l’Assemblée Nationale française refusera même d’inscrire à son ordre du jour la proposition de loi du 21 mars 1946, pour l’abrogation de la loi du 6 août 1896, «déclarant Madagascar et les îles qui en dépendent Colonie française», déposée par les députés malgaches Joseph Ravoahangy-Andrianavalona et Joseph Raseta. Le Royaume-Uni attendra deux ans après la fin de guerre mondiale pour se désengager de l’Inde du Mahatma Gandhi.

Les États-Unis, qui allaient s’enliser à leur tour au Vietnam après la guerre de 39-45, avaient apporté une contribution décisive au D-Day. Mais, comme le fait judicieusement remarquer l’ancien Premier Ministre français Jean-Pierre Raffarin : «Si, aujourd’hui, nous avions besoin de l’Amérique, personne ne sait si l’Amérique répondrait présente». Aujourd’hui, les valeurs mâturées des épreuves de la guerre de 39-45 seraient plutôt à partager avec les ennemis d’hier : l’Allemagne et le Japon. Ces deux pays ont payé dans leur chair, Dresde ou Hiroshima, pour le savoir mieux que quiconque. Le «Der des Der», plus jamais ça, que ses acteurs avaient souhaité à 14-18, est véritablement dans cette réconciliation avec ceux qui n’étaient pas invités à l’anniversaire.

14. mai, 2019

Le Huffpost

10/05/2019 02:21

Monsanto aurait fiché en secret des centaines de personnalités selon leur position sur le glyphosate. Certains noms étaient accompagnés de données personnelles comme des adresses ou des numéros de téléphone sur liste rouge.

MONSANTO - Journalistes, politiques, scientifiques... Le groupe américain Monsanto aurait secrètement fiché “des centaines de personnalités” en France en fonction de leur position sur les pesticides, notamment le glyphosate, utilisant parfois des informations privées, a révélé ce jeudi 9 mai France 2 dans une enquête.

La chaîne de télévision affirme avoir reçu des fichiers informatiques “confidentiels” portant la signature d’agences de communication travaillant pour le groupe Monsanto, filiale depuis l’an dernier du géant allemand de la chimie Bayer.

Adresses privées et numéros sur liste rouge

Désherbant le plus utilisé au monde, le glyphosate est classé “cancérigène probable” depuis 2015 par le Centre international de recherche sur le cancer, une agence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Il est commercialisé sous diverses marques, notamment le Roundup.

Dans un premier document datant de 2016, une cartographie portant le logo de Monsanto et du géant français de la publicité Publicis classe les principaux acteurs du débat sur les pesticides en France en fonction de leur degré d’influence, affirme l’enquête.

Selon le PDG de Publicis Consultants, ces informations ont été récoltées “uniquement sur la base de données publiques”, rapporte France 2.

Mais une deuxième agence de communication, Fleishman Hillard, “aurait quant à elle utilisé en 2016 un autre fichier”, rassemblant notamment les adresses privées ou encore les numéros de téléphone sur liste rouge de 200 personnalités. Ces dernières ont été ”évaluées sur plusieurs thématiques, des OGM aux pesticides avec des notes de 0 à 5 en fonction de la crédibilité, l’influence et le degré de soutien à Monsanto”, affirme le reportage.

“Alliés”, ”à recruter”, ”à surveiller”

Dans un autre document, un tableau cible 74 “cibles prioritaires” divisées en quatre groupes: les “alliés”, les “potentiels alliés à recruter”, les personnalités ”à éduquer” et celles ”à surveiller”. Sur la base de cette liste a été établi un plan d’action personnalisé, avec les loisirs de ces cibles, et pour les “alliés”, des propositions de tweets et d’infographie à diffuser, selon la chaîne.

“C’est une découverte très importante car ça prouve qu’il y a des stratégies objectives, de démolition de voix fortes”, a commenté dans le reportage de France 2 l’ancienne ministre de l’Environnement Ségolène Royal, alors classée comme personne ”à surveiller”. “On voit qu’il y a un outil informatique très sophistiqué et qu’il y a beaucoup d’informations”, a poursuivi Ségolène Royal, qui était favorable à une interdiction du glyphosate.

Le Monde porte plainte

Contactée par l’AFP, l’agence Fleishman Hillard représentant Monsanto en France n’a pas réagi dans l’immédiat jeudi soir.

Le journal Le Monde et Stéphane Foucart, un de ses journalistes cité dans les documents, ont porté plainte contre X le 26 avril auprès du parquet de Paris, notamment pour “mise en œuvre de traitements de données à caractère personnel illicite”, a indiqué la direction du journal jeudi sur son site.

Pour l’avocat du quotidien, Me François Saint-Pierre, “Le Monde ne peut pas accepter qu’une multinationale fiche les journalistes en fonction des enquêtes qu’ils mènent sur elle, ce que même les services de police n’ont pas le droit de faire; c’est illégal”.

De son côté, le quotidien Le Parisien/Aujourd’hui en France a confirmé vendredi 10 mai à l’AFP que le journal allait saisir la CNIL, l’agence publique de protection des données, et que le média se réservait la possibilité, avec les journalistes en question, d’engager une procédure judiciaire.

Radio France, dont six journalistes figurent dans les fichiers, a dénoncé dans un communiqué ce “type de fichage (...) avec la plus grande fermeté. Le groupe public a indiqué préparer “aux côtés de ses journalistes” une action en justice “afin qu’une enquête détermine clairement toutes les responsabilités”.

 

3. mai, 2019

Le Huffpost

22/04/2019

Emmanuel Macron pourrait-il aider Carlos Ghosn?

Le président de la République reçoit le premier ministre du Japon Shinzō Abe à l'Élysée ce mardi 23 avril.

Par Anthony Berthelier

POLITIQUE - “J’en appelle au président de la République.” Carole Ghosn, la femme de l’ancien patron de Renault continue de demander l’aide des autorités françaises (mais aussi américaines), alors que son mari a été mis en examen ce lundi 21 avril pour abus de confiance aggravé, à l’issue de sa garde à vue. Une quatrième inculpation pour Carlos Ghosn, en prise avec la justice japonaise depuis l’automne 2018. 

Mais alors que ses avocats dénoncent depuis le départ des conditions de détention particulièrement dures, Emmanuel Macron s’est borné à un silence quasi complet. Il reçoit ce mardi 23 avril le premier ministre du Japon Shinzō Abe. L’occasion de discuter du sort de l’illustre suspect?

Sans doute, mais rien n’indique toutefois que le président de la République lui accordera une aide déterminante, alors que Carlos Ghosn a immédiatement fait une nouvelle demande de libération sous caution. Il faut dire que le président de la République est resté particulièrement discret malgré les appels répétés du clan de l’ex-patron de Renault. 

Macron au chevet de l’alliance Renault-Nissan

Mis en cause pour des soupçons de malversations financières, Carlos Ghosn n’a pu compter que sur la “préoccupation” du chef de l’État et à l’appel “au respect” de ses droits par le quai d’Orsay. 

“Je me suis simplement préoccupé que le sort d’un compatriote français respecte le minimum de décence qu’on est en droit d’attendre”, avait expliqué Emmanuel Macron en Égypte à la fin du mois de janvier, après un échange avec Shinzō Abe, avant d’ajouter: “J’ai considéré que la détention préventive était très longue et que les conditions de sa détention étaient dures, je l’ai dit à plusieurs reprises au Premier ministre.” Même volonté affichée de “faire respecter la présomption d’innocence”, de la part de la ministre du Travail Muriel Pénicaud. Depuis, rien de plus. 

Le président de la République s’est surtout évertué à maintenir les ”équilibres” de l’alliance Renault-Nissan, mis en péril avec cette affaire. “Je ne crois pas du tout que ce qui se passe, qui est un cas individuel, soit de nature à renverser les équilibres de l’alliance” franco-japonaise, qui a “montré sa stabilité”, a-t-il ajouté alors que Renault, dont l’État est actionnaire, détient actuellement 43% de Nissan.

D’autant que dans sa défense, Carlos Ghosn n’hésite pas à s’en prendre directement à l’État japonais. “Le ministre japonais de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie travaillait avec des dirigeants de Nissan pour bloquer la fusion de Nissan et Renault souhaitée par Carlos et préserver l’autonomie de Nissan à tout prix”, assure sa femme dans une tribune publiée mi-avril par le Washington Post. “Ce qui aurait dû se régler en conseil d’administration est devenu une affaire judiciaire”.

“Que des coups à prendre”

Des accusations de “complot” qui semblent agacer les autorités du pays, autant que les nombreuses critiques sur le système judiciaire. “Les enquêtes sont menées par des unités pleinement indépendantes selon des procédures appropriées basées sur des décisions de nature uniquement judiciaire”, avait souligné le porte-parole du gouvernement Yoshihide Suga, lors d’un point presse régulier, précisant: “c’est un cas criminel.”

De quoi expliquer le relatif silence d’Emmanuel Macron soucieux de ne pas interférer dans le système judiciaire d’un État souverain. “Pour les deux chefs d’État, il n’y a que des coups à prendre”, estimait le spécialiste du Japon Jean-Marie Bouissou à l’Express en décembre 2018, avant d’ajouter: “Côté japonais, le très nationaliste Shinzō Abe a d’autant moins de raisons de faire un geste que l’opinion est très hostile à Carlos Ghosn. Le Premier ministre japonais ne veut surtout pas donner l’impression de céder aux attaques des médias occidentaux.”

Et maintenant l’ex-grand patron est en plus mis en cause pour abus de confiance aggravé, l’accusation la plus grave depuis le début de l’affaire selon les spécialistes. Ce nouveau volet concerne des transferts d’argent émanant du groupe nippon à un distributeur de véhicules du constructeur à Oman.

Au total, 5 millions de dollars parmi les fonds transférés ont été utilisés à des fins d’enrichissement personnel, selon le bureau des procureurs. La décision de renvoyer Carlos Ghosn devant le tribunal a été prise “après avoir réuni suffisamment d’éléments pour obtenir un verdict de culpabilité”, a déclaré le procureur adjoint, Shin Kukimoto, lors d’une conférence de presse.

Pas certain donc, que dans le contexte actuel de fronde et d’exigence de justice sociale, il soit bien opportun pour Emmanuel Macron d’afficher un soutien sans faille à l’ancien patron. 

 

14. févr., 2019

Libération

Oxfam : « Les inégalités entre riches et pauvres sont un choix politique »

Par Christian Losson — 20 janvier 2019

Pour Winnie Byanyima, directrice d’Oxfam International qui publie son rapport annuel sur les inégalités, le néolibéralisme économique est à la racine des titanesques disparités de ressources entre milliardaires et milliards de pauvres. La solution : taxer davantage les ultrariches pour financer les services publics.

Figure de proue de la défense des droits des femmes et de la gouvernance démocratique et de la consolidation de la paix, l’Ougandaise Winnie Byanyima est la ­directrice générale d’Oxfam International, qui publie ce lundi son rapport annuel sur les inégalités, et auquel Libération a eu accès.

Que nous apprend le rapport d’Oxfam ?

Que les inégalités sont un choix politique. Les gouvernements ont aidé à créer la crise des inégalités. Ils peuvent y mettre fin.

Les nouvelles pistes de réflexions qui y ­figurent ?

Primo : les inégalités sont hors de contrôle. Les fortunes de milliardaires ont augmenté de 2,5 milliards de dollars par jour en 2018 alors que des dizaines de milliers de personnes meurent chaque jour faute d’accès aux soins. Deuzio : les gouvernements sous-taxent les plus fortunés quand, dans le même temps, les services publics cruciaux, comme la santé ou l’éducation, s’effondrent faute de financement, affectant en premier lieu les femmes et les filles. Tertio : les gouvernements doivent faire en sorte que les plus nantis participent plus activement à la justice fiscale afin de mieux s’attaquer à la réduction de la pauvreté.

Comment expliquez-vous que les 1 % les plus riches ont accaparé 45,6 % des richesses produites l’an passé ?

L’allocation des richesses n’a jamais été aussi concentrée au plus haut sommet. Le nombre de milliardaires a presque doublé depuis la crise financière de 2008. En France, il a plus que doublé, passant de 14 à 40… Nos économies ne fonctionnent plus pour la majorité mais ­seulement pour quelques privilégiés. D’un côté, les plus nantis et les multinationales, qui ont vu leur taux d’imposition fondre, profitent du système pour optimiser leur évitement fiscal, et les actionnaires s’octroient des dividendes de plus en plus démesurés. De l’autre, beaucoup de travailleurs ont vu leurs ­salaires stagner ou baisser et les secteurs de la santé ou de ­l’éducation manquent cruel­lement de financement…

Plus de dix ans après la crise financière, les politiques de dérégulation ont le vent en poupe, alimentant la montée des inégalités et le dégagisme…

Le modèle néolibéral aurait dû être discrédité depuis 2007-2008, mais il tient toujours lieu de référence pour l’élite politique et écono­mique. Même le FMI admet désormais qu’il amplifie les inégalités et que le fameux «effet de ruissellement» ne fonctionne pas. Il attise la colère politique en France et dans de plus en plus d’endroits du monde. Pour Oxfam, cela illustre un manque d’imagination criant des leaders politiques actuels, une incapacité à concevoir un autre modèle économique ­alternatif au néolibéralisme pourtant ­défaillant. Au cœur de notre rapport figure l’idée qu’une autre voie est possible pour bâtir une économie plus humaine, où les plus ­riches contribuent davantage à la justice ­fiscale, où les salariés ordinaires gagnent ­vraiment de quoi vivre et où le fossé entre ­riches et pauvres est radicalement réduit pour qu’un monde plus équitable se dessine.

Les mêmes constats ont déjà été dressés contre une mondialisation qui exacerbe les inégalités, mène à un écocide et conduit ­la planète dans le mur…

Le néolibéralisme nous accompagne depuis près de quarante ans. Mais ce modèle économique injuste vit ses derniers jours, comme le montre l’éruption de colères ­populaires en France et dans le monde. Il est temps de le consigner dans les livres d’histoire et de trouver une façon plus juste de conduire une économie qui profite à une majorité, pas à une petite minorité.

Pourquoi participez-vous chaque année au Forum économique de Davos, qui accueille l’élite de l’élite politico-économique ?

Davos est une formidable plateforme pour qu’Oxfam diffuse son message sur la planète. Quand j’y participe, je saisis toutes les opportunités pour m’assurer que les personnes les plus puissantes et les plus influentes ­reçoivent le message et que non, contrairement à ce qu’ils pensent, le monde ne va pas pour le mieux…

Vous dites que l’orthodoxie néolibérale nous enseigne que l’inclusion et la justice sont un luxe…

Nous voulons tous la même chose : nous voulons que nos enfants bénéficient d’une bonne éducation et d’un avenir sécurisé, nous voulons un travail décent qui paie un salaire ­décent, nous voulons pouvoir bénéficier d’un médecin si nous tombons malades. Or, les économies actuelles dénient à des milliards de personnes ces principes de base. Si les ­gouvernements œuvrent pour l’intérêt de la majorité, s’ils investissent dans la santé et l’éducation, s’ils s’assurent que les entreprises paient des salaires décents, s’ils protègent l’environnement, alors la colère et le ressentiment qui nourrissent les populismes n’existeraient pas. Le danger est que, plutôt que de faire face à ces changements indispensables, trop d’hommes politiques cherchent des boucs émissaires : réfugiés, Union européenne, Chine. Il est crucial de surmonter ces écrans de fumées et de s’attaquer au véritable problème : nos économies défaillantes.

Alors que 26 milliardaires possèdent autant de richesses que 3,8 milliards­d’habitants, que peut-il se passer si rien ne change ?

Cela fait cinq ans qu’Oxfam tire la sonnette d’alarme sur ces dramatiques inégalités. La plupart des leaders politiques n’ont rien fait pour s’attaquer à cette urgence démocratique. Certains, comme Donald Trump ou Em­manuel Macron, ont même diminué les impôts pour les plus riches, l’inverse de ce qu’il faut faire. Ce qui a changé, c’est la colère et la frustration de la population. Si ces inégalités extrêmes persistent, et les gouvernements continuent le «business as usual», le sentiment de révolte grandira contre des politiques toxiques et clivantes. Des gouvernements partagent notre constat, la Corée du Sud, la Sierra Leone, ou encore la Thaïlande, ont déjà augmenté leurs taxes contre les ­grandes fortunes pour investir dans les services publics… Malheureusement, ces pays ­restent très minoritaires. La plupart des ­leaders politiques parlent de réduire les ­inégalités mais ne font pas grand-chose pour y parvenir. Pire, ils abaissent la taxation des richesses et du capital et taillent dans les investissements dans les besoins primaires.

Diriez-vous, comme Gro Brundtland, ex-Première ministre norvégienne et auteure en 1987 du rapport «Notre avenir à tous» («Our Common Future») sur un développement vraiment durable, que la solution passe par des services publics universels et gratuits ?

Oui, il est crucial d’investir dans des services de base pour réduire le fossé entre les plus ­riches et les plus pauvres, entre les hommes et les femmes. Prenez l’éducation : pour les femmes, cela signifie des mariages moins ­précoces, moins d’enfants, moins de violences conjugales. Les investissements sont ­importants et des pays pauvres comme l’Ethiopie, qui ont pourtant dû scolariser 15 millions d’enfants supplémentaires ces 15 dernières années, montrent que cela est possible. On peut trouver ces financements facilement si l’évasion fiscale est jugulée, la lutte contre la corruption améliorée et que l’aide au développement augmente significativement. Une augmentation relèvement de 0,5 % de l’impôt sur la fortune des 1 % les plus riches permettrait de collecter plus que ce que coûterait sur un an l’éducation des ­262 millions d’enfants non scolarisés et les soins de santé susceptibles d’éviter le décès de 3,3 millions de personnes.

En même temps, le recul conséquent du nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté (avec 1,90 dollar par personne et par jour, selon la Banque mondiale) constitue l’une des plus grandes avancées de ces dernières décennies.

Oui, mais cette tendance ralentit. De nouvelles données de la Banque mondiale montrent que le taux de réduction de la pauvreté a été divisé par deux depuis 2013. L’extrême ­pauvreté s’intensifie en Afrique subsaharienne. Ces nouvelles données démontrent également que la pauvreté touche la plus grande partie de l’humanité, avec un peu moins de la moitié de la population mondiale (soit 3,4 milliards de personnes) vivant avec moins de 5,50 dollars par jour.

Cette situation résulte directement de l’aggravation des inégalités et de l’accaparement des richesses par une minorité ?

Oui, le rapport sur les inégalités mondiales 2018 a révélé qu’entre 1980 et 2016, les 1 % des personnes les plus riches du monde ont capté 27 % de la croissance du revenu, contre 12 % pour les 50 % les plus pauvres de la ­planète. Or, encore une fois, même le FMI ­reconnaît aujourd’hui que cette tendance n’est pas tenable et qu’on peut taxer les plus fortunés sans freiner le développement économique. La libéralisation de la finance a eu un impact terrible sur la vie des gens ; elle a provoqué la crise de 2008, elle a créé un ­réseau de paradis fiscaux favorisant l’évasion fiscale et l’évitement de l’impôt pour les multinationales et les plus riches. Oxfam n’appelle pas à la démondialisation. Mais à une réelle régulation pour éviter qu’une petite élite ne déstabilise nos sociétés et nos économies.

Pouvez-vous nous donner des raisons d’être optimistes pour l’avenir ?

Les gens sont sources d’espoir. On le voit aux mobilisations contre le changement climatique qui affecte les plus pauvres dans le monde. De nouvelles alliances citoyennes voient le jour, à l’instar de la Fight Inequality Alliance, mouvement social qui regroupe des activistes du monde entier. Juste en bas de la route sur laquelle je me trouve. A Nairobi où je vis, au Kenya, des activistes locaux de Dandora, un bidonville construit sur la plus grosse décharge d’Afrique de l’Est, organise un festival pour l’équité qui tente de trouver des solutions contre les inégalités et milite pour une réaction politique. Ils ne sont pas seuls : de l’Inde au Mexique, du Royaume-Uni aux Philippines, les gens se mobilisent pour ­combattre l’injustice et les inégalités. Ils vont changer le monde parce que c’est la seule ­manière d’y parvenir.

Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, est l’homme le plus riche au monde, avec une fortune qui s’élève à 112 milliards de dollars selon le classement Forbes de 2018. Selon vous, 1 % seulement de sa fortune totale avoisine le budget total de la santé de l’Ethiopie, un pays de 105 millions d’habitants…

Il a récemment fait part de son intention d’investir sa fortune dans un voyage spatial, car il ne sait plus vraiment où dépenser son argent. Cela n’a aucun sens : le monde a besoin de plus d’écoles, pas de méga yachts ou de fusées privées.

Christian Losson