3. avr., 2018

Mouvements sociaux

LE HUFFPOST

 02/04/2018

Grève à la SNCF: Pourquoi le gouvernement aurait tort de sous-estimer la colère

Beaucoup va se jouer dans la bataille de l'opinion

Par Alexandre Boudet

 

AFP

Pourquoi le gouvernement aurait tort de sous-estimer la grève SNCF.

POLITIQUE - Même au plus fort de la mobilisation contre les ordonnances réformant le code du travail, le risque n'avait pas semblé aussi grand pour le gouvernement. En ce début du mois d'avril, c'est une semaine à l'enjeu inédit qui s'ouvre. Et pas seulement pour la réforme de la SNCF que l'exécutif va engager en ayant recours aux ordonnances. C'est une partie de la capacité de réforme d'Emmanuel Macron et d'Edouard Philippe qui se joue.

La grève roulante qui commence lundi à 19h prévue pour durer des semaines est le symptôme le plus visible de l'opposition à la politique libérale de la majorité. Mais ce n'est pas le seul. Des préavis de grève ont été déposés dans les secteurs de l'énergie et des déchets pour réclamer la création de grands services publics; des désagréments dans le ramassage des ordures sont prévus dans plusieurs grandes villes dont Paris.

S'y ajoute également un conflit à Air France avec une grève qui perturbe le transport aérien. Il faut enfin évoquer le mouvement qui prend de l'ampleur dans les universités où les étudiants dénoncent la réforme du mode d'entrée dans l'enseignement supérieur, qui institue -selon les opposants- une sélection. "50 ans après mai 68, cela pourrait donner des idées à des jeunes qui ont envie de se rappeler au bon souvenir du gouvernement", craint un ténor de l'Assemblée alors que jusqu'à ce mois de mars, les facs étaient restées en retrait de la mobilisation.

Le soutien de l'opinion sera crucial

"On entre dans un long printemps social qui est dangereux et peut potentiellement être un tournant dans le quinquennat", analyse Stéphane Sirot, historien des mouvements sociaux, sur Europe 1. Car plus qu'un mouvement particulier, le risque pour les pouvoirs politiques est de voir ces mots d'ordre coaguler pour donner l'impression d'une gigantesque mobilisation anti-Macron.

"C'est à peu près certain qu'à un moment ou à un autre, il va se passer quelque chose. Après, l'étincelle vient rarement de où on l'attend", estime un parlementaire de la majorité. Il ne voit pas le conflit des cheminots "être le détonateur car même eux ont compris la nécessité de la réforme". Mais à voir la mobilisation du gouvernement et de la SNCF pour dénoncer les impacts de la grève, on comprend qu'ils doivent à tout prix éviter que l'opinion change de camp.

"Peut-être va-t-il falloir accepter un petit moment d'impopularité", convenait tout de même ce dimanche sur RTL et LCI le ministre de l'Action et des comptes publics Gérald Darmanin. Pour le moment, une majorité de Français reste convaincue de l'opportunité de mener à bien la réforme de la SNCF. Seulement le sondage Ifop publié ce dimanche par Le JDD révèle un recul de cette adhésion et un soutien de plus en plus appuyé à la grève. Les 15 mars, la grève était "justifiée" selon 42% des sondés, puis 44% le 21 mars et désormais 46%.

"L'opinion n'est pas encore cristallisée, elle n'a pas encore choisie son camp", reprend Stéphane Sirot, considérant que "jusqu'à présent, c'est le discours du gouvernement que l'on a surtout entendu".

Bataille pour le statut ou la défense des services publics

Si la proportion venait à se retourner, le rapport de forces s'inverserait. C'est ce qui s'était passé en 1995 quand Alain Juppé s'était lancé dans une réforme ressemblante. Bien que le pays fut largement paralysé par le conflit ferroviaire, les Français s'en était accommodé (même s'ils soutenaient depuis le début les revendications des grévistes); on évoquait même alors une "grève par procuration". Il s'agirait de faire des cheminots les porte-parole d'une France en colère contre la politique d'Emmanuel Macron. "Personne ne peut comprendre que les Français se retrouvent pénalisés. Les Français n'ont pas envie de subir trois mois de grève que rien ne justifie", tente de se persuader Elisabeth Borne la ministre des Transports.

Si ce sentiment perdure, la bataille sera rapidement gagnée par le gouvernement. En revanche si les Français ont l'impression que le combat des cheminots dépasse leurs revendications, le danger guettera la majorité. "Ce qui est en cause, ce n'est pas simplement le statut des cheminots -je dirais même que c'est une question secondaire- c'est la défense du service public du rail", dramatise le socialiste Julien Dray (sur CNews et Europe 1). L'objectif est clair: porter le débat sur ce qui mobilise le plus grand nombre plutôt que des intérêts sectoriels.

Tout l'enjeu pour les syndicats est donc de battre en brèche l'idée que cette grève des cheminots serait celles de privilégiés défendant un statut d'un autre âge. En recevant le soutien de la CFDT qui critique la méthode des ordonnances, la CGT peut toujours croire à un front syndical uni même si l'absence de concertation pour une nouvelle journée d'action nationale en avril a provoqué la colère de Force ouvrière.