10. avr., 2018

Mouvements sociaux

Air France : une quatrième grève et un conflit qui s'enlise

Liberation Christophe Alix le 02/04/2018

© ERIC PIERMONT A l'aéroport de Roissy-Charles-De-Gaulle, en décembre 2016.

Avec un nouvel appel à la grève mardi, la mobilisation pour une revalorisation des salaires de la compagnie aérienne ne faiblit pas. Les salariés d’Air France sont d’ailleurs appelés à d’autres arrêts de travail les 7, 10 et 11 avril.

Et de quatre. Les salariés d’Air France sont appelés à faire grève ce mardi pour la quatrième fois depuis la fin février, dans un conflit qui se durcit et s’installe dans l’impasse. Une journée de mobilisation pour les salaires qui coïncide avec le début de la longue grève perlée à la SNCF, même si les syndicats de la compagnie affirment que la date avait été arrêtée depuis longtemps, sans concertation avec les cheminots. Sans parler de convergence des luttes, le calendrier social s’accorde au moins aujourd’hui dans la convergence des dates. Les salariés d’Air France sont d’ailleurs appelés à d’autres arrêts de travail les 7, 10 et 11 avril.

Réunis dans une intersyndicale regroupant les organisations de pilotes (le SNPL, majoritaire, Spaf et Alter), de personnels navigants (SNPNC, Unsa-PNC, CFTC, SNGAF) et au sol (CGT, FO et SUD), les grévistes campent depuis le début du mouvement sur leur revendication d’une augmentation générale de 6%. Un simple «rattrapage de l’inflation», plus que légitime selon eux, alors que leurs salaires sont bloqués depuis 2011. Les pilotes, qui détiennent la clé du conflit avec leur capacité à clouer les avions au sol, réclament même 4,7% de plus pour arriver à une revalorisation de leur rémunération de l’ordre de 11%.

Juste répartition

Les syndicats estiment qu’après plusieurs années d’efforts de productivité imposés par la direction, durant lesquelles ils ont joué le jeu d’une grande modération salariale afin de ne pas aggraver les pertes de la compagnie, le retour aux bénéfices en 2017 a changé la donne. Une juste répartition des fruits de la croissance qui s’est déjà traduite dans d’autres compagnies, comme l’allemande Lufthansa, par de substantielles augmentations pour les pilotes au terme d’un mouvement social de trois ans qui aura coûté plusieurs centaines de millions d’euros à la compagnie. «Je crains que ce mouvement ne dure et coûte fort cher», a mis en garde il y a quelques jours Philippe Evain, le responsable du SNPL chez Air France qui avait consulté début mars les pilotes sur le principe d’arrêts de travail pouvant dépasser six jours, approuvé à 71%.

Pour la direction, qui estime à 25 millions la facture de chaque jour de grève avec environ 25% des vols annulés, céder à la revendication «pas réaliste» des grévistes reviendrait à hypothéquer gravement l’avenir de la compagnie dont la rentabilité demeure nettement inférieure à celle de ses concurrents. Elle a chiffré à 240 millions d’euros le coût d’une telle mesure qui viendrait s’additionner aux 200 millions déjà accordés pour 2018 : 1% d’augmentation générale, 1,4% de hausses individuelles pour les personnels au sol et un accord d’intéressement qui représente 20% du résultat d’Air France, soit 130 millions d’euros à répartir, avec à la clé un bonus de 2% par salarié. Au total, a-t-elle calculé, l’augmentation de la rémunération sera ainsi en moyenne de 4,5% en 2018.

Marge opérationnelle

Pas question donc d’aller plus loin et de rogner sur les investissements (1,3 milliard d’euros prévus cette année comprenant l’embauche de 250 pilotes et 1,7 milliard l’an prochain) en acceptant que l’essentiel des 590 millions de bénéfice de 2017, les meilleurs de l’histoire de la compagnie, soit absorbé par des hausses de salaires. «Pour distribuer de la richesse, il faut d’abord l’avoir créée», a résumé Franck Terner, le PDG d’Air France. La marge opérationnelle d’Air France atteint aujourd’hui 4% là où elle est à 9% chez Lufthansa et KLM et 12% chez British Airways.

Lors de la troisième journée de grève, vendredi, la mobilisation n’a guère faibli chez les navigants avec 31% de grévistes chez les pilotes et 28% pour les hôtesses et stewards PNC. Elle était en revanche de moins de 10% au sol selon la direction, un chiffre en forte baisse.

«Détermination»

Dans un conflit en plein enlisement (les pilotes ont quitté la dernière séance de négociations après seulement quarante minutes de discussion), la stratégie de division syndicale sur laquelle avait dans un premier temps misé le directeur des ressources humaines, Gilles Gateau, a échoué. Cet ex-conseiller de Manuel Valls à Matignon entendait s’appuyer sur la CFDT, seul syndicat représentatif avec la CFE-CGC à avoir signé l’accord de février sur les salaires, pour créer une brèche dans le front syndical. L’écart grandissant entre le taux de pilotes grévistes et celui des personnels au sol pourrait-il finir par favoriser un découplage des négociations comme l’escompte la direction ? Cette hypothèse a jusqu’ici été mise en échec par le bureau du SNPL, qui joue à fond l’union intersyndicale avec les autres catégories de personnel pour faire plier la direction. En plus de la nouvelle journée de grève déjà prévue samedi 7 avril, les syndicats, qui s’inquiètent que la direction de la compagnie «ne semble pas prendre au sérieux la détermination des salariés et de l’intersyndicale», ont annoncé dimanche de nouveaux arrêts de travail pour les 10 et 11 avril.

Alors que les positions se figent, la direction a réaffirmé son ouverture à poursuivre le dialogue. Elle aurait également, selon certaines sources, mis sur la table la possibilité d’accéder à une partie des revendications des pilotes en échange d’un élargissement du périmètre d’activité de la filiale à bas coût d’Air France, Transavia. Pour la première fois bénéficiaire en 2017, cette petite sœur d’Air France aux coûts d’exploitation réduits a en effet besoin pour se développer et augmenter le nombre de ses appareils d’un agrément des pilotes. Le sujet sera au cœur du plan stratégique à cinq ans d’Air France, que les pilotes se disent prêts à prendre en compte mais sans pour autant mélanger deux dossiers qu’ils estiment séparés. Autrement dit : d’abord le rattrapage et ensuite la discussion sur l’avenir. «On peut s’attendre à une longue guerre d’usure dans la grande tradition des conflits à Air France, pronostique un spécialiste selon lequel l’attitude de l’État pourrait faire pencher la barre dans «un sens ou dans l’autre. S’il reste en dehors comme lors des précédents conflits ce sera vu comme un encouragement pour la direction à tenir bon. Mais s’il s’en mêle, le dossier prendra un tour très politique comme l’espèrent les syndicats et alors là, difficile de prévoir l’issue».