20. déc., 2019

Médias

Europe 1 : ce décalage de ton ahurissant entre l'interview de Bernard Arnault et celle du patron des communistes

Par Louis Nadau

Publié le 11/12/2019

Ce mardi 10 décembre, Europe 1 recevait Fabien Roussel, patron du Parti communiste, pour un entretien musclé tournant notamment autour de l'imposition des plus fortunés. Le 26 novembre dernier, la même radio avait Bernard Arnault pour invité. La comparaison des deux interviews révèle... un traitement pour le moins différencié des convives.

Deux interviews, deux ambiances. Ce mardi 10 décembre, Europe 1 recevait Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste. Sur la radio d'Arnaud Lagardère, le député du Nord était attendu au tournant par l'intervieweuse de la matinale, Sonia Mabrouk, pour un entretien au bazooka. A la veille des annonces du gouvernement sur la réforme des retraites, ce dernier était venu avec l'idée, visiblement considérée comme saugrenue, de taxer les dividendes du grand capital pour financer les pensions. Et à propos de dividendes, justement, la même radio accueillait, le 26 novembre dernier, un expert en la matière : le milliardaire Bernard Arnault. L'occasion de mesurer une légère différence de traitement entre le leader communiste et l'homme le plus riche du monde (ou presque).

Ce mardi, l'interview de Fabien Roussel démarre en effet sur les chapeaux de roue : "En ce jour de grève et de galère, votre objectif, quel est-il Fabien Roussel ? La paralysie ?", lance Sonia Mabrouk. "Pourquoi vous ne parlez jamais de ceux qui peuvent y gagner ? Les agriculteurs, les indépendants, les plus bas salaires, certaines carrières hachées de femmes, pourquoi ?", mitraille-t-elle. "Pourquoi n'attendez-vous pas les annonces pour vraiment avoir une bonne raison de manifester ?" Une pugnacité légitime pour pousser l'invité dans ses retranchements et déceler d'éventuelles contradictions dans sa pensée... à ceci près qu'elle saute moins à l'oreille à l'écoute de l'interview de Bernard Arnault.

Des impôts, quels impôts ?

Cette dernière se résume en effet à une aimable conversation de salon, au cours de laquelle l'invité est moins questionné que célébré. "Avec l'annonce du rachat du joaillier américain Tiffany, LVMH va réaliser la plus grosse acquisition de son histoire, mais aussi une acquisition symbolique avec cette marque très emblématique de l'Amérique", constate ainsi en guise de première interrogation Sonia Mabrouk, dont les prises de position témoignent habituellement d'une plus grande liberté de ton. La suite n'est pas beaucoup plus incisive. "Mais Tiffany n'a pas connu que des succès, il y a eu des hauts et des bas. Comment vous allez redresser son image ? Vous allez vous appuyer sur votre expérience dans la joaillerie ?", demande-t-on au propriétaire de Dior, trop heureux de dérouler son plan de communication. Et la journaliste de s'extasier, tandis que Bernard Arnault songe tout haut à la "désirabilité" de ses marques "dans dix ans" : "Dans dix ans, déjà… la vision, avant tout…"

Pas un mot sur l'optimisation fiscale – pourtant largement documentée – pratiquée par l'homme aux 109 milliards de dollars d'actifs. Pas plus que sur la construction de la Fondation d'entreprise Louis-Vuitton, une œuvre de mécénat en réalité largement financée par le contribuable. Ni sur sa volonté, voilà quelques années, de prendre la nationalité belge pour payer moins d'impôts. Ou même, pour ne fâcher personne, une vague question sur les inégalités criantes au sein de la société française et sur la vision qu'on en a quand on est la première fortune du pays. Non, il n'est bien question que de l'acquisition de Tiffany, à propos de laquelle Sonia Mabrouk déclare d'ailleurs : "C'est comme d'habitude, gagnant-gagnant". Pas sûr que les Klur, ce couple d'anciens employés d'un sous-traitant de LVMH mis sur le carreau par une délocalisation, que François Ruffin a immortalisé dans le film Merci Patron !, partagent cette analyse.

L'interview bisounours se poursuit donc sur le même ton ouaté. "Il y a le rêve, il y a l'amour, et puis il y a la stratégie", se pâme notre consœur. "C'est la 67ème acquisition, la 67ème maison que vous allez acheter. A partir de quel moment on se dit : 'C'est bon, la maison, le groupe LVMH est constitué, je ne souhaite pas aller plus loin.' Ou alors ça ne s'arrête jamais ?" Quel homme, ce Bernard !

"Ah, vous rasez gratis !"

Mais interrompons quelques instants cette féerie capitaliste pour revenir à ce mardi, et à l'interview de Fabien Roussel, qui tourne au match de boxe avec fer à cheval dans les gants. Alors que l'élu évoque la possibilité de taxer les "51 milliards d'euros qui ne cotisent à rien pour notre système de retraite…", la tête de gondole de la matinale d'Europe 1 s'étrangle : "Attendez, attendez, les dividendes ?" "Oui", insiste le communiste, "pourquoi on ne taxerait pas les dividendes du capital ?" "Mais parce qu'il y a beaucoup de petits porteurs qui ont placé de l'argent pour leurs vieux jours, et qui se paient en partie en dividendes. Vous leur dites ce matin que vous voulez les pénaliser ?", proteste la journaliste.

Il est grand temps de mettre Fabien Roussel devant ses contradictions. "Vous êtes attaché à la notion de justice sociale, expliquez-nous alors pourquoi un conducteur de poids lourd partira à la retraite huit ans après un conducteur de bus, et en plus avec une pension très inférieure. Pourquoi ?", insiste encore la disciple de Jean-Pierre Elkabbach. Alors qu'il explique vouloir "aligner par le haut" ces deux retraites, le secrétaire général du PCF est interrompu : "Ah, vous rasez gratis ! Vous avez l'argent pour tout le monde !", lance Sonia Mabrouk. Ici, la journaliste fait même preuve d'un peu de mauvaise foi puisqu'elle feint d'ignorer que le député vient justement d'exposer des propositions de financement, qu'on peut évidemment ne pas approuver par ailleurs. Dans l'esprit de l'intervieweuse, certains Français doivent manifestement se résoudre à faire des efforts... mais pas tous, et notamment pas le premier des milliardaires français.

"Je ne suis pas l'avocate de Bernard Arnault"

Au cas où l'auditeur d'Europe 1 aurait oublié ce qu'apporte à la France celui qui envisageait, il y a quelques années, de plier bagage – griffé Vuitton, évidemment – en Belgique, Sonia Mabrouk se charge encore de cet utile rappel : "Le luxe c'est aussi l'artisanat de très haute qualité, vous nous avez rappelé le nombre d'emplois créés, on peut parler aussi des importantes recettes fiscales, d'un montant conséquent des exportations, mais aussi d'un art de vivre à la française… on l'oublie un petit peu, quand on parle de ce qui marche à l'extérieur en France ?", demande-t-elle complaisamment au patron de LVMH. Ce dernier n'a d'ailleurs pas grand chose à ajouter à la dithyrambe servie par son intervieweuse : "Oui, oui, oui…", se contente-t-il de répondre. Sur sa lancée, Sonia Mabrouk est décidément inarrêtable. "Peut-être ce qui est important, c'est la reconnaissance pour ce secteur, pour tous ces milliers, voire plus, d'artisans français qui participent à ce secteur de luxe parfois injustement caricaturé, voire même, voire même parfois vilipendé dans notre pays…", s'offusque-t-elle.

Et vilipendé par qui ? Tout juste ! Par les bolcheviks de l'acabit de Fabien Roussel, qui a l'outrecuidance de rappeler la position dans la société du magnat du luxe. "Je ne suis pas l'avocate de Bernard Arnault, mais vous oubliez de dire : des milliers d'emplois créés, le plus gros contributeur à l'impôt, ça vous oubliez de le dire, en passant. Il vaut mieux le rappeler", rectifie donc la journaliste. L'échange est tendu : "Je suis certain qu'en pourcentage, il va payer moins d'impôt qu'une famille de la classe moyenne", réplique l'invité d'Europe 1, reprenant un calcul effectué par l'Institut des politiques publiques au sujet des ultra-riches sous Macron. "Mais il n'y a rien d'illégal Fabien Roussel… Peut-être que vous considérez que c'est amoral, mais c'est pas illégal", objecte l'intervieweuse, qui interrompt la réponse de son contradicteur pour conclure, dans une défense vibrante du gouvernement : "C'est la réforme à venir, pas de préférence pour la SNCF et la RATP, c'est ça la justice."

Mais Fabien Roussel est décidément incorrigible : "C'est Warren Buffett aux Etats-Unis qui regrettait lui-même de payer moins d'impôts que sa femme de ménage…", fait-il remarquer. "Toujours les mêmes épouvantails hein ?", ricane alors Sonia Mabrouk. "Vous reconnaissez qu'il crée des milliers d'emplois, et qu'il vaut mieux avoir un Bernard Arnault en France qu'ailleurs ? Question simple : oui ou non ?", presse encore celle qui considérait, face au milliardaire, que "l'image de la France" était "parfois mise à mal par son contexte social éruptif". "On est bien sur Europe 1"… mais certains plus que d'autres, ces derniers jours.