13. janv., 2020

Les années 2010

Marianne

Test : les années 2010, c'était quoi pour vous ?

Par Magazine Marianne, Publié le 03/01/2020

S’il n’est pas facile de résumer une décennie, chacun de nous a sa vision de l’époque qui en dit long sur nos engouements, nos obsessions, nos craintes...  Comment qualifier les années 2010 ? Pas facile. Les années 1980 étaient les années fric, pas de discussion. Les années 1990, peut-être les années
« libérales ». La décennie 2000, celle d’Internet, sans doute. Mais les années 2010 ? A vous de voir. Répondez aux questions de notre test interactif et découvrez la facette de la décennie écoulée qui vous correspond le mieux.

Les années peuple

Adieu, Shakespeare ; coucou, Karl Marx. Fini l’époque où les destins des nations se dessinaient sur la grande scène de l’histoire occupée par une poignée de grands hommes transformés en tragédiens de la décision politique sous les yeux résignés de « leur » peuple. La faillite de Lehman Brothers, en septembre 2008, craquela le décor de ce théâtre d’ombres et d’élites. Le référendum des Islandais, ces sans-culottes en laine polaires, lui adressa un premier coup de bélier démocratique par leur refus de rembourser la dette publique. Les Grecs firent de même en plus grand avec Tsipras, sous les couleurs d’une gauche alors radicale. Les Espagnols de Podemos s’organisèrent pour renverser la table, le Mouvement cinq étoiles, en Italie, émergea effrontément sur Internet sous la houlette d’un comique. Cette vague populaire charrie aussi avec elle des partis de droite dure, voire extrême, aux postures « illibérales » clairement affichées. Comme en Pologne ou en Hongrie, où les dirigeants, consacrés par le suffrage universel, franchissent volontiers le Rubicon démocratique de la séparation des pouvoirs ou de la liberté d’expression.

Partout donc, à gauche comme à droite, sous le terme de « populisme », la force des masses se déploie pour prendre le visage de la gravité et de la colère, comme en témoignent les défilés de « gilets jaunes ». Marx évoquait l’armée de réserve, le journaliste britannique David Goodhart distingue les « somewhere » (qui ont des attaches territoriales) des « anywhere » (adeptes du décalage horaire), le géographe Christophe Guilluy parle de « France périphérique »… Peu importe le nom, au cours de cette décennie écoulée, même dans son trouble et son désordre idéologique, un objet politique authentique et pas encore identifié vient de prendre corps, de perturber les conclaves européens, les sommets internationaux et leur quant-à-soi élitaire. Quelles routes politiques emprunteront ces cortèges de tumulte dans les années 2020 ? Difficile aujourd’hui de répondre, mais ils ne prendront pas le chemin tracé hier par la technocratie.

 Les années Dieu

Dieu est grand. Du moins, dans l’esprit des fidèles, les années 2010 se sont chargées de nous le rappeler de façon spectaculaire. Vu des chiffres, faire de 2010-2019 une « décennie Dieu » paraît contre-intuitif. Il est vrai qu’en Europe l’affiliation religieuse a baissé drastiquement ces trente dernières années, particulièrement chez les jeunes. En France, la part des « sans religion » est passée de 27 % à 58 %, entre 1981 et 2018. Et pourtant. A l’échelle de la planète, la pratique religieuse demeure la norme : 84 % de la population se dit croyante, selon la dernière étude, menée en 2010 par Pew Research Center. Il faudrait surtout être atteint de cécité volontaire pour ne pas constater que les dix dernières années ont vu un retour fracassant du religieux dans le débat public, particulièrement en France. Les attentats y ont participé : depuis 2015, on a recommencé à tuer au nom de Dieu dans notre pays. L’émergence de l’Etat islamique – théocratie terroriste et totalitaire dont le projet s’apparentait à une guerre de religion, formé de combattants issus pour partie de ces sociétés occidentales qu’on dit « sécularisées » – est aussi venue nous rappeler que le fanatisme religieux reste un débouché attrayant pour certains délinquants, inadaptés ou désaxés.

Même en dehors de toute visée belliqueuse, une certaine radicalité religieuse attire de nouveau. En France, pays laïque, la poussée de certains groupes de pression pour des horaires différenciés entre hommes et femmes à la piscine ou contre la loi sur le port des signes religieux dans l’espace public s’est intensifiée. Ce constat ne touche d’ailleurs pas que la religion musulmane. L’Eglise catholique ne s’est pas cachée de piloter la Manif pour tous, l’association à la pointe de la lutte contre le mariage homosexuel, qui a drainé jusqu’à 700 000 personnes dans les rues, dont de nombreux jeunes. Par ailleurs, selon une étude du CNRS de 2017 sur la radicalité, 80 % des lycéens interrogés considéraient qu’on ne peut pas se moquer des religions. Impensable il y a peu… et inquiétant.

 Les années tech

Fini les premiers pas balbutiants des réseaux sociaux. Au cours de la décennie écoulée, les Facebook, Twitter, Instagram et consorts parviennent à l’âge adulte. Et cette maturité-là marque sans doute toute la décennie. La preuve la plus éclatante de ce nouveau statut : la fortune faite par les « enfants » de Bill Gates et de Steve Jobs, comme Jeff Bezos, PDG d’Amazon, Mark Zuckerberg, patron de Facebook, ou Sundar Pichaï, dirigeant d’Alphabet – à qui appartient Google –, dépasse celle des magnats de l’industrie. Et leur puissance médiatique – donc politique – fait d’eux des nouveaux maîtres du monde. Il y a ceux qui siègent à l’ONU et il y a eux, réunis sur une fine bande de terre qui traverse la côte ouest des Etats-Unis.

Qui sait, un jour les politiques élus et les patrons de la tech se confondront peut-être. En 2016, s’offrant des séances photos à travers les Etats-Unis avec l’Américain moyen, Mark Zuckerberg espérait-il accéder à la fonction suprême ? Un scandale, révélé deux ans plus tard par une enquête du Guardian, l’aura figé dans sa course. Avec l’aide du témoignage de Christopher Wylie, ancien employé de Cambridge Analytica, le journal révélait que la firme avait acquis les données Facebook de millions d’utilisateurs, pour ensuite s’en servir à des fins politiques. Nous nous réveillons un peu sonnés, découvrant avec de grands yeux usés par les écrans que Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft sont désormais aussi puissants que des Etats. Facebook a d’ailleurs déjà proposé de battre monnaie ; Amazon, toujours plus présent dans nos vies, entend livrer ses paquets par drones et multiplie les entrepôts partout dans le monde ; Google, moteur de recherche ultramajoritaire, refuse d’entendre les demandes de rémunération des éditeurs de presse. Pour la prochaine décennie, ces entreprises devront probablement faire face à ce qui sera leur plus grand défi jusqu’ici : le réveil des consommateurs.

 Les années haine

Le président, mortifié, s’engouffre à toute vitesse dans la voiture qui doit l’emmener loin du Puy-en-Velay, en cet après-midi de décembre 2018. « On veut te tuer », « crève sur la route », lance-t-on à Emmanuel Macron. Une vingtaine de « gilets jaunes » tentent de lui courir après. « Renvoyez-la ! », scande, à 7 000 km de là, le public d’un meeting de Donald Trump. Le président américain vient d’évoquer une parlementaire démocrate voilée, Ilhan Omar, originaire de Somalie. Sur Facebook et Twitter, chaque message sur ces sujets est accueilli avec une nuée d’invectives, d’insultes, voire de menaces de mort. Qu’on le déplore ou qu’on le comprenne, nul ne peut contester que la décennie 2010 a vu le débat se crisper. Avec l’avènement des réseaux sociaux, qui permettent à tout un chacun de se défouler anonymement derrière son ordinateur, le lynchage se substitue à la discussion polémique. Les controverses se durcissent, entraînant même des appels plus ou moins voilés à la violence physique, dans des pays où la discussion politique était depuis longtemps pacifiée. Bien sûr, la haine a toujours existé dans la société, mais elle s’est banalisée, notamment en France. Même de la part des élites. C’est ainsi qu’une députée LREM de la Loire se croit autorisée, lors d’un débat sur la réforme des retraites, en décembre 2019, à… arracher le micro des mains d’un « gilet jaune » qui la critique.

Comme un symbole dramatique de l’air du temps, la décennie aura surtout vu en Irak et en Syrie la création du premier « Etat » ouvertement terroriste et totalitaire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Daech est heureusement aujourd’hui en grande partie démantelé. Mais il a permis le retour du terrorisme dans notre pays, cicatrice indélébile et douloureuse de ces années haine.

Les années fake

Les années 2010 furent indéniablement la décennie de la fausse authenticité : le pic du « fake ». Dès 2010, le New York Times s’inquiétait que le terme « hipster » avait été utilisé, dans ses colonnes, plus de 250 fois au cours de l’année, signe que cette contre-culture de jeunes qui singent les activités de vieux (le vinyle, le mobilier rétro, les plats de grand-mère) était en passe de devenir hégémonique. En 2014, le quotidien de référence américain faisait passer une note alertant cette fois ses journalistes sur leur propension à comparer toutes les tendances dans l’air du temps à Brooklyn, l’arrondissement new-yorkais où résident les hipsters. Hipsters, Brooklyn, deux facettes d’un même courant culturel, celui d’un retour de l’authenticité, qui a pris des allures de farce à force de vouloir revenir aux sources.

Au tournant des années 2000, le monde occidental est encore lancé dans la mondialisation des modes de vie : aéroports et supermarchés – ces non-lieux –, MTV et McDo, la modernité houellebecquienne imprime au paysage son nouveau relief. Mais, avec la révolution numérique, la modernisation s’accélère et les individus vont s’en détourner au point de se recroqueviller sur des valeurs refuges, poussés par une nostalgie pour un état de la société qu’ils n’ont pas forcément connu.

Ces retrouvailles avec l’authenticité perdue se transforment rapidement en mise en scène du « vrai ». Ainsi, le rejet des « non-lieux » et des lotissements pavillonnaires se mue en un concours de villages fleuris, alors qu’en ville on assiste à une réécriture publicitaire du folklore français dans des quartiers gentrifiés qui parodient leur passé populaire. Le mouvement de rupture avec la culture fast-food devient, sous l’effet de la vague bistronomique, un nouveau conformisme esthétique. Airbnb, variante authentique de l’hôtellerie des chaînes standardisées, et Instagram, plate-forme de l’image authentique, sont les plus évidents symptômes de la massification et de la mondialisation du marché du vrai. En 2020, nous en sommes – presque – déjà revenus. Les prochaines années seront-elles enfin celles de l’« authenticité vraie » ?.