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9. juil., 2019

Boycott citoyen

Jean-Éric Rakotoarisoa, le président de la Haute Cour Constitutionnelle, a demandé combien de scrutins il faudrait organiser si était fixé un seuil minimal de participation pour la validation d’une élection. Mais, pourquoi nécessairement en re-organiser ?

En Finances publiques, aucune proposition d’accroissement des dépenses n’est recevable sans une augmentation correspondante des recettes tandis qu’une dimunition des ressources oblige à dégager des économies en regard. Si les électeurs d’une circonscription électorale ne se mobilisent pas pour satisfaire à un taux minimal de participation, sans doute, et même très probablement, ne veulent-ils d’aucun des candidats en lice. L’abstention sanctionne la corruption d’un système ou la vénalité d’un candidat. Respecter ce refus interdit de proclamer un «malgré élu».

L’absence de quorum emporte ajournement définitif du dépouillement. Et pour cette législature-là, telle ou telle circonscription n’aura pas de représentant à la Chambre. Et dans les finances de l’État, on fera des économies. Cette conséquence en aval sera abondamment expliquée en amont pour que la population concernée sache très clairement qu’elle a les moyens de faire annuler un scrutin rien qu’en boudant cette manifestation électorale, organisée par une administration qui ne serait pas incontestable et exhibant de tristes figures dont personne ne veut. Qu’elle, population, a le choix de ne pas se rendre complice d’une mascarade qui ferait indéfiniment élire dans un fief, que l’on aura préalablement abêti, un épouvantail couvert de ridicule et bardé de casseroles.

Envisageons la situation extrême d’un candidat unique à un scrutin snobé par neuf autres électeurs : taux de participation 10% ; suffrage exprimé 10% des inscrits mais 100% des votants ; et plébiscite 100% par l’addition à elle-même d’une voix unique. Comment décemment accepter que ce candidat unique, doublé d’un électeur solitaire, puisse représenter les neuf autres ?

On en arrive à envisager l’absurde par la faute des précédentes législatures. L’Assemblée nationale est devenue tellement caricaturale : absentéisme proverbial, assiduité marchandée, votation à l’aveugle, revendication grotesque de droits, privilèges et autres immunités... Rendre sa dignité à l’Assemblée et lui faire retrouver la confiance de la population, voilà qui passe par le tamis immédiat du boycott de tous les incapables : le NON d’un authentique acte de volonté. 

 

31. mai, 2019

Tout le monde s’est scandalisé du projet chinois de suivre à la trace sa population d’un milliard d’hommes et de femmes. «Dictature numérique» entendit-on qualifier : preuve néanmoins que la Chine a réussi sa révolution industrielle, plus personne ne s’interrogeant si elle serait capable de fabriquer tout ce que l’Occident produit de plus technologique, mais s’inquiétant surtout comment elle en userait. 

 Ficher sa population, savoir en temps réel ses va-et-vient, noter à chaque pas sa plus ou moins excellence citoyenne. Certainement que ce serait une entrave à la liberté. Suivre à la trace son milliard d’hommes, de femmes et d’enfants : seul un régime totalitaire, fasciste ou communiste, en peut nourrir l’idée.

 Un reportage montre une femme chinoise à la citoyenneté exemplaire. Elle bénéficie d’une gratuité sur les transports ou d’une remise sur les soins médicaux. Et là, dans un passage que tout le monde a oublié de noter, elle cite pêle-mêle toutes les activités qu’elle pourrait pratiquer gratuitement simplement parce qu’elle traverse consciencieusement dans les passages piétonniers et uniquement quant le feu est au vert piéton : bibliothèque, musée, cinéma. 

 Chez «Big Brother», les citoyens peuvent donc aller à la bibliothèque, se rendre en visite au musée, ou s’amuser au cinéma. On espère que les livres de ces bibliothèques ne soient pas les rescapés d’une précédente mise à L’Index : petit Livre rouge de Mao, maximes éternelles de Confucius, témoignage managerial de ceux qui ont su profiter des contradictions internes de l’économie socialiste de marché. On leur espère également que les Musées leur content la Chine cinq fois millénaire plutôt que d’abonder en reliques de la «Longue Marche». Le cinéma, enfin, qui ne leur soit pas des films de propagande à la gloire en boucle du Grand Timonier.

 Les bibliothèques n’existent pas ou presque à Madagascar : si le partage indigné des infos sur le fichage du milliard de Chinois faisait foi, les Malgaches préféreraient notre pays sans livre ni édition à un pays hyper-connecté, chacun disposant d’une tablette, mais la connexion sévèrement filtrée empêchant d’apprendre sur le reste du monde. L’autre week-end de «journée internationale des musées», j’ai vu une foule cherchant à accéder au zoo de Tsimbazaza, mais personne ne songeant à faire ouvrir le musée de paléontologie : les gens préfèrent sans doute encore admirer vivants les makis en voie de disparition plutôt que défiler silencieusement devant les ossements fossiles des dinosaures éteints ou les corps taxidermisés de plusieurs espèces endémiques. Et les Malgaches voient sans doute leurs salles de cinéma transformées en tribune pour évangélistes, mais, quoiqu’inciviques, ils n’ont pas à craindre de devenir de mauvais citoyens à «zéro crédit» interdits de tout.

28. févr., 2019

Trente et un titres du Grand Chelem contemplaient les spectateurs avant la finale entre Novak Djokovic et Rafael Nadal, à l’Open d’Australie. Il y avait là quelque chose qui tutoyait la grande histoire du tennis. Roger Federer (20 titres en Grand Chelem), Rafael Nadal (17 titres) et Novak Djokovic (15 titres depuis ce dimanche), offrent les trois plus grands palmarès de la discipline. 

 Le plus incroyable c’est que cet oligopole à trois a été réalisé alors qu’ils jouent les uns contre les autres, ne laissant que des miettes à leurs contemporains. Depuis la première victoire en Grand Chelem de Roger Federer (Wimbledon 2003), 63 autres finales se sont disputées jusqu’à Australie 2019 : 52 auront donc été remportées par l’un des trois. 

 Sur cette période, seuls Andy Murray (3), Stan Wawrinka (3), Juan Martin del Potro (1), Marin Cilic (1), Andy Roddick (1), Marat Safin (1), Gaston Gaudio (1), avaient pu troubler les statistiques. 

 Il est toujours problématique de comparer des époques différentes, mais les précédents duels n’ont pas laissé le souvenir d’un monde à part entre le duo Pete Sampras (14 titres, mais aucun Roland-Garros) - André Agassi (8 titres) et le reste du plateau. Totalisant 34 titres, le quatuor Bjorn Borg (11 titres), Jimmy Connors (8 titres), John McEnroe (7 titres), Ivan Lendl (8 titres) avait dominé les années 1970s-1980s, mais sans cette omnipotence d’ensemble : Roger Federer, Rafael Nadal et Novak Djokovic ont, tous les trois, remporté au moins une fois les quatre tournois du Grand Chelem, quand Bjorn Borg a toujours échoué à l’US Open, ou que John McEnroe «joue et gagne sauf à Roland Garros». Comme d’ailleurs Jimmy Connors. Et Ivan Lendl n’a jamais triomphé à Wimbledon. 

 Il est assez unique de pouvoir voir évoluer ensemble trois des meilleurs joueurs de tous les temps. Aucune confrontation directe n’est jamais gagnée d’avance. Dans leur face-à-face, ils triomphent avec gloire parce qu’ils vainquent avec péril. La dimension théâtrale est encore exacerbée par la mise en scène médiatique. Et quand trois champions d’exception se surpassent, avec leur ego hors normes, les spectateurs ont droit à des matchs d’anthologie : les cinq sets de la victoire de Nadal sur Federer à Wimbledon (2008), les six heures du Djokovic-Nadal (Australie, 2012)...

26. févr., 2019

Il est tout de même assez sidérant d’entendre une Mairie, en l’occurrence celle de la Ville de Toliara, devoir rappeler qu’il est interdit de vendre un trottoir. Moi-même, j’avais cru mal lire : l’interdiction concerne bien, non seulement la vente SUR le trottoir, mais également la vente même du trottoir et de la chaussée. 

 Par quel toboggan moral avions-nous donc dégringolé aussi bas ? Qu’on en arrive, très sérieusement et très officiellement, à mettre en garde ceux qui prétendraient bâtir sur le trottoir, disposer de ce bien public inaliénable et imprescriptible et éventuellement l’inscrire sur leur testament...

 Ce que la Mairie de Toliara s’apprête donc à combattre, malheureusement dans la Ville d’Antananarivo, on ne peut que le déplorer à chaque pas. Que d’obstacles ne doit-on pas contourner à marcher dans la Capitale, quand un trottoir existe. Ici un kiosque de téléphone mobile, là un étal de bric-à-brac, ailleurs un appentis qui déborde sur la chaussée. 

 Ceux qui marchent à Tsaralalàna (devant l’ancienne librairie Bibliomad) savent qu’il est plus facile de descendre des trottoirs encombrés par les marchands de vêtements neufs mais légèrement défectueux qu’ils recupèrent auprès des zones franches. Un peu partout dans Mahamasina de véritables échoppes qui n’ont plus rien de précaire : derrière l’abri-bus avant l’école des sage-femmes, le long du mur bas de l’hôpital Befelatanana... Il n’est pas jusqu’aux abri-bus que des commerçans réquisitionnent pour accrocher les cintres de leurs friperies... Et c’est l’occasion de dénoncer pour la énième fois la mentalité de ces marchands qui n’hésitent pas à ficher des clous dans les murs de clôture de la «Cité Jardin» à Mahamasina. 

 Imagine-t-on accaparer et vendre le jardin d’Antaninarenina ? Imagine-t-on accaparer et vendre le parc d’Ambohijatovo ? Imagine-t-on accaparer et vendre le Lac Anosy et ses rives ? Imagine-t-on accaparer et vendre Antanimbarinandriana ? Imagine-t-on accaparer et vendre le parc de Tsimbazaza ? Imagine-t-on accaparer et vendre l’esplanade très historique d’Andohalo ? Si le n’importe quoi devait être permis, pourquoi ne pas imaginer accaparer et vendre le Rova !

 Accaparement privatif d’un bien public. Dégradation sans-gêne du bien d’autrui. Il y a là quelque chose qui dépasse le simple incivisme pour flirter dangereusement avec la frontière entre la civilisation et la barbarie. 

 

6. déc., 2018

De ce jour, ce devait être en 1982, j’ai gardé le souvenir de Marcel Razanamasy, alors membre de la Haute Cour Constitutionnelle, balayant les requêtes sans preuve et les dénonciations mystérieuses en disant que «la HCC n’a pas le pouvoir ésotérique de divination».

Un jour, et fasse que ce soit dès 2023 et les prochaines élections présidentielles, j’espère ne plus avoir à rappeler de vieilles Chroniques toujours d’actualité, comme celle-ci, du 06 jancier 2014 : «Dans les pays modernes, où les résultats sont connus à l’instant même de la fermeture des bureaux de vote, tout le monde s’en remet immédiatement aux premières projections de l’administration chargée de l’organisation électorale : le caractère républicain de la démocratie, qu’on pourrait rapprocher de notre volonté de «Fihavanana», réside dans la reconnaissance publique de sa défaite, précédée de félicitations personnelles privées, à l’adresse du vainqueur» (Chronique VANF, «Le decorum est déjà le message»).

Grandir en élections, grandir en démocratie, suppose, au-delà de l’informatisation intégrale de tout le processus, une posture encline à l’acceptation du verdict plutôt qu’une attitude volontiers de contestation. Grandir en élections, grandir en démocratie, c’est un jour cesser d’appréhender le jour d’après, le lendemain de la proclamation. Bien évidemment, la confiance en amont dans l’organisation, favorisera la confiance en aval dans les résultats.

À l’instar de ce qui se passe dans les «vieilles» démocraties, d’abord et surtout établies dans les moeurs des populations et dans les pratiques de la classe politique, nous aurions aimé que lesdits résultats n’attendent pas J+21 pour leur proclamation. Un résultat idéalement connu en temps réel suppose également de concéder aussitôt dans la foulée sa défaite, pour le camp qui viendrait à perdre.

Les trois principaux candidats auraient pu se partager les trois tiers de l’électorat, mais les résultats officieux du premier tour sont trop marqués pour qu’il subsiste un doute quant à l’identité des deux finalistes au second tour. L’élimination du Président sortant est définitivement inédite, mais si cette élimination précoce apparaît comme une sanction à son encontre, elle sonne également comme un avertissement à son successeur et pourrait légitimer l’idée d’un mandat unique, irrévocable et non renouvelable. Avec l’histoire comme seule juge.

À ce président sortant, déjà inscrit dans le jour d’après, j’aimerais rappeler à son actif l’acceptation de l’écourtement de son mandat et une démission dans les règles fixées par la Constitution. Cette image de «démocrate» doit être parachevée par l’acceptation digne du verdict des urnes. D’une première malheureuse, il ferait alors un précédent historique.