27. août, 2015

CHRONIQUE DE VANF: le révélateur des Jeux des îles

Cela aurait pu dégénérer en sérieux incident diplomatique. Il eût fallu expliquer pour ne pas laisser s’embraser inutilement les passions. Expliquer en remettant l’actualité immédiate dans un contexte historique long.

 

Tout le monde a vu les images de cette officielle réunionnaise des Jeux des îles, Catherine Paoli, arracher brutalement le drapeau malgache que s’apprêtait à déployer l’athlète Marthe Rasilinirina, médaillée d’or aux 3000 mètres steeple. Cela s’était passé le mardi 4 août et, jusqu’au samedi suivant, une voix autorisée aurait pu s’exprimer pour anticiper quelque geste malheureux, comme de brûler un drapeau français, lors du rassemblement devant l’ambassade de France, à Antananarivo. 

 

Dans «Le Madagascar illustré», numéro 11, de février 1933, on retrouve une publicité des établissements «J.Paoli et Fils : Imprimerie, Papeterie, Librairie, Articles de sports, Appareils photographiques». Associée à la marque Pathé-Baby pour la location de films, ce magasin occupait ce qui fut dans les années 1990 l’Alliance Française d’Antaninarenina-Ambatonakanga, anciennement rue Amiral Pierre. Cela expliquerait que, dans une communication des Jeux des îles, on nous dise que Catherine Paoli-Depuis était née à Madagascar. Par contre, cette «traçabilité» n’explique ni n’excuse sa maladresse envers le drapeau malgache.

 

Par la suite, beaucoup de commentaires se déchaînèrent dans la haine, l’insulte et l’amalgame, sans doute à la mesure de l’humiliation, amplifiée par sa médiatisation. Le Malgache est devenu susceptible depuis que la misère de Madagascar le précède dans les procédures de demande de visa ou dans les formalités d’arrivée aux frontières de l’Autre. Passe encore que ce soit la France métropolitaine, l’Europe, l’Amérique, bref des pays dont le Malgache admet la supériorité politique, la suprématie culturelle et la puissance économique. Mais, que Réunionnais et Mauriciens, habitants d’îles créoles, aujourd’hui dites «soeurs», mais que le Malgache a longtemps tenues en piètre estime, s’avisent de le toiser, du haut des subventions de la Métropole pour le Département 974 ou d’un indice IDH gagné à force de persévérance pour Maurice, voilà qui ramène douloureusement le Malgache à ses propres insuffisances, dont l’indicateur très concret est la dévaluation sans fin d’un FMG qui continue de se déprécier même s’il s’appelle Ariary.

 

Si les colons de La Réunion, à l’instar de François de Mahy, député de La Réunion à l’Assemblée Nationale de 1870 à 1906, et ministre de la Marine et des Colonies, durant la première guerre franco-malgache de 1883-1885, (Jules Ferry étant Président du Conseil et Ministre des Affaires Étrangères), furent particulièrement actifs pour décider le Gouvernement français à organiser l’expédition de 1895 contre Madagascar, dans l’histoire plus récente, il n’y a guère que l’affaire de la Sakay comme passif en reliquat entre Réunionnais et Malgaches. 

 

Les mêmes commentaires se focalisèrent sur la date du 6 août, allusion à la loi d’annexion de 1896, mais, il faut plutôt remonter à un incident oublié de juin 1882 : englués dans les différends nés de la succession de Jean Laborde (mort à Antananarivo, en 1878) et de la mort des Arabes de nationalité française sur le boutre Touélé (mars 1882), Malgaches et Français en vinrent aux mains : en juin 1882, le Consul et Commissaire du gouvernement Baudais et l’Amiral Le Timbre abattirent les mâts et emportèrent le pavillon malgache qui flottait sur les forts de Beharamanga et Mahavanona. Une ambassade diplomatique, conduite par le Ministre des Affaires Étrangères Ravoninahitriniarivo, fut alors envoyée en Europe et aux États-Unis : disposant de navires, comme le bâtiment «Antananarivo», l’ambassade malgache pensa d’abord s’embarquer pour l’île Maurice à bord du navire français, «l’Argo», mais dut se résoudre à voyager à bord du bateau «Touareg», affreté par un associé de l’exploitant Suberbie. Le Gouverneur britannique de Maurice fit bon accueil à l’ambassade, mais c’est encore une fois à bord d’un navire français, cette fois le «Dupleix», que les envoyés de Madagascar rallièrent l’Europe pour expliquer leur contentieux avec la France. Partis de Toamasina, en août 1882, Ravoninahitriniarivo et sa suite revinrent à Madagascar par le port de Vohipeno, en août 1883, les ports de Toamasina et de Mahajanga étant occupés par les Français.

 

Dans notre relation avec l’étranger, cela fait 150 ans que nous manquons de cohérence. Adeptes des jérémiades victimaires, nous avons oublié de nous donner les moyens de notre fierté chatouilleuse. Dans les relations internationales, le droit de veto des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité met en échec l’angélisme onusien. La Chine elle-même, malgré son milliard d’habitants, n’aurait pas pesé aux yeux de l’Occident si elle n’était pas devenue un challenger économique sérieux et une alternative militaro-industrielle crédible. Réunionnais et Mauriciens, nos plus proches voisins, nous snobent parce que nous avons bradé notre image : incompétents politiques, mendiants économiques, faire-valoir sportifs (deux JIOI de suite que Madagascar termine troisième au tableau des médailles). Le respect nous reviendra facilement le jour où nous serons dignes de la destinée naturelle de la Grande île.