2. déc., 2015

CHRONIQUE DE VANF: voeux (pieux) singapouriens

Il ne suffit pas de parachuter une Constitution pour décréter la civilisation. L’Angleterre est un exemple classique de constitution non-écrite qu’on cite à l’édification des étudiants de première année en droit. Et les mêmes étudiants ne sont pas censés ignorer le préambule «We, the People of the United States» à la Constitution des 13 premières colonies d’Amérique. À elles deux, ces nations ont édifié un empire linguistique universel faisant de l’anglais la lingua franca qui permet à des Australiens, des Américains, des Chinois, des Européens, des Indiens, des Africains, de se comprendre. Avec cette langue anglaise, se sont également propagés les principes de l’Habeas Corpus (1679). Toujours aux mêmes étudiants en droit, on explique que Westminster est la mère de tous les Parlements.

 

En 2009, le président de la Guinée-Bissau était assassiné. Trois de ses plus proches partisans devaient le rejoindre au cimetière dans les trois mois qui suivirent. Cette ancienne colonie du Portugal est à portée de vol des bimoteurs capables de franchir sans escale les 4000 kilomètres de l’Océan Atlantique depuis la Colombie. Avec, à leur bord, la précieuse cargaison des narco-traficants sud-américains qui auraient donc pris le contrôle de cet État failli, ayant à leur solde le Président de la République et les principaux chefs de l’Armée. La déliquescence de la Guinée-Bissau menaçant de propager à ses voisins d’Afrique de l’Ouest le virus des narco-dollars, ce sont des gendarmes français qui sont allés arrêter un trafiquant africain basé en banlieue parisienne dans son antre du Sénégal. À quoi, sinon à la façade, peut servir une Constitution sur le modèle européen dans un pays qui continue de fonctionner sur le mode de la clientèle, des passe-droits et des règlements de comptes?

 

Au Congo, le président au pouvoir depuis une trentaine d’années vient de faire amender la Constitution pour lui permettre de briguer un mandat supplémentaire. En 2015, le score au référendum est simplement grotesque : 92% de «Oui» sur 74% de participation. À quoi sert de faire semblant de respecter une Constitution au point de l’amender sans fin pour finalement l’ajuster sur mesures aux caprices du clan au pouvoir ? Et à quoi sert une Constitution dans laquelle les notions de relève et d’alternance au pouvoir sont des concepts à ce point incongrus ?

 

En Côte d’Ivoire, le président sortant, adoubé par l’ancienne puissance coloniale, vient de se faire réélire avec 84% des voix, au premier tour. Une belle unanimité qu’il serait impensable de retrouver dans les scrutins des démocraties européennes dont personne ne conteste, justement, la démocraticité. Là encore, la Constitution, les principes complexes et tous ces textes finalement encombrants qu’on enseigne aux étudiants en droit, le cèdent aux nécessités d’une indispensable stabilité politique régionale.

 

Reste à espérer pour tous ces pays qui s’embarrassent d’une Constitution de copier-coller sans souci du fond culturel spécifique local, que la «stabilité» leur bénéficie à la singapourienne : «J’ai passé les neuf dernières années à aplanir le chemin de mon successeur, Goh Chok Tong (...) Les évènements survenus en Asie m’ont amené à conclure qu’un bon gouvernement exige des hommes de qualité. Aussi estimable que soit le système de gouvernement, de piètres dirigeants feront du tort à la population. En revanche, j’ai vu des pays bien gouvernés malgré la médiocrité de leur système politique, car des dirigeants forts et compétents étaient à leur tête. J’ai vu aussi beaucoup des quatre-vingt et quelques constitutions rédigées par la Grande-Bretagne et la France pour leurs anciennes colonies rester lettre morte. Cet échec n’était pas dû à des faiblesses inhérentes aux textes constitutionnels, mais tout simplement à l’inexistence des conditions préalables d’un système de gouvernement démocratique. Aucun de ces pays n’avait une société civique établie avec un électorat éduqué (...) Dans un pays neuf où l’on est encore fidèle à des chefs tribaux, ceux-ci doivent être honnêtes et désintéressés (...) Le facteur décisif qui a permis le développement de Singapour tient à la compétence de ses ministres et à la grande valeur des fonctionnaires qui les épaulaient». Ainsi s’exprime Lee Kuan Yew, Premier Ministre de Singapour de 1959 à 1990 et unaniment salué par les dirigeants des démocraties occidentales pour avoir permis à son pays de passer «du tiers-monde à la prospérité».