1. févr., 2018

Chronique de Vanf : votre humble serviteur

Nous sommes en l’an 82 avant J.-C. Quand le général romain Lucius Cornelius Sulla ou Sylla (138-78 avant J.-C.) gagna la guerre civile contre les partisans de Marius, il fit impitoyablement massacrer 7.000 prisonniers (dont 13 généraux). Nommé dictateur perpétuel en violation du principe même de République, qui devait fonctionner avec un consul élu pour une année non renouvelable, Sylla fit afficher dans les rues de la Cité la liste de milliers de proscrits qui devaient fuir. Parmi eux, le futur Jules César. Sylla rétablit le Sénat patricien dans son prestige en lui confiant l’exclusivité de l’initiative des lois aux dépens des tribuns de la plèbe. Pensant restaurer la République, Sylla se devait de renoncer lui-même au pouvoir. Il abdiqua donc, en 79 avant J.-C. : j’avais cru lire (dans «La fin des rois : Histoire des républiques et des républicains» de William Everdell) qu’il redevint un simple paysan guidant sa charrue, mais plus réellement, il semble qu’il se soit retiré dans sa maison de campagne en compagnie de sa cinquième épouse, de 35 ans sa cadette. Il y mourut un an plus tard. 

 Nous voici en 1948, le 14 mai. Sous un portrait de Theodor Herzl, l’auteur de «L’État juif» (1896), David Ben Gourion proclame la naissance de l’État d’Israël. Premier Premier Ministre du nouvel État, il le restera pendant treize ans (1948-1954, 1955-1963). Auparavant, et depuis 1935, il avait été le dirigeant de l’Agence juive. Juif ashkénaze, né à Varsovie (Pologne) en 1886, David Grün avait fait partie des sionistes fondateurs de Tel-Aviv dans les sables du port de Jaffa, en 1909. Sous sa direction, les Juifs gagnèrent contre les Arabes les guerres de 1948-1949 et 1956, et on peut raisonnablement croire que le saut qualitatif en armements durant la trêve du 11 juin au 9 juillet 1948, a préparé la supériorité militaire de Tsahal dans la guerre «des Six-Jours» (1967) et celle du Kippour (1973). Sa démission, en 1963, intervient après qu’il eut pleinement accompli sa mission de création et de consolidation de l’État d’Israël. David Ben Gourion, le sioniste socialiste, «curieux mélange de marxisme et de nationalisme juif», se retire dans l’austérité du kibboutz Sdé Boker, dans le désert du Néguev, où il meurt peu après la «guerre du Kippour», en décembre 1973.

 Nous sommes en 2018 : où sont les Sylla et les Ben Gourion ? Ceux qui, tout entier dédiés à leur mission, avaient certes pu commettre des atrocités contre leurs adversaires ou sacrifié les Juifs de Vieille Ville de Jérusalem pour donner l’exemple de la résistance à tous les Juifs de Palestine. Mais, ils avaient été les serviteurs d’un idéal. Confusément, pour sauver une République déjà moribonde en attente de son «Auguste» ; méthodiquement dans l’établissement d’un foyer juif en Palestine. Une certaine idée qui dépassait leur petite personne et au service de laquelle l’un comme l’autre n’hésita pas au renoncement suprême : une sorte de «suicide en plein bonheur», un autre «lâcher prise». Quitter le pouvoir et ses honneurs, lui survivre sans fin tragique, au milieu de ceux dont on fut le ministre-serviteur, sans haine voire quelque admiration sinon de la gratitude.