23. avr., 2018

Chronique de Vanf : Magyar Nemzet avait 80 ans

80 : c’est le chiffre que Magyar Nemzet (La nation hongroise) a affiché à la Une de son ultime édition, avant-hier. C’est toujours triste. Parce que ce fut, nous dit-on, un journal de l’intellectualisme, ce qui se fait tout de même de plus en plus rare en ces temps de vulgarité tapageuse. Et le mérite d’avoir tenu huit décennies malgré la concurrence effrénée d’une certaine presse du coming-out et du voyeurisme. Après analyse, ce n’est pas la presse de caniveau qui aura eu raison de Magyar Nemzet, finalement victime de manigances politiciennes : ce qui, pour notre époque, passerait donc pour un honneur. Un quotidien de l’intellectualisme qui arrivait à tirer à 87.000 exemplaires, soit plus que la totalité de la presse tananarivienne cumulée, volià qui m’avait interpellé et motivé cette Chronique d’empathie.  

 Le pouvoir en place en Hongrie aurait déjà entrepris de prendre le contrôle de la majorité des médias locaux. Les derniers indépendants devront se soumettre ou disparaître. Les nuances rentreront dans les rangs des normes, la liberté ne s’éclatera que dans la fourchette étroite d’un standard officiel, la ligne éditoriale marchera au pas de l’unanimité : je ne comprendrai jamais ces dirigeants qui organisent un tête-à-tête avec eux-mêmes dans la déjà solitude du pouvoir.  

 Limoger la conscience, abroger le bon sens, mettre à pied la vérité. Peine perdue. Ça rapporte un temps, mais la digue de la pensée unique n’a jamais pu contenir indéfiniment le flot sans cesse grossissant des menues douleurs et vexations, l’addition des petites tracasseries, le désespoir d’un quotidien sans perspective de lendemain meilleur. 

 Comme les cimetières sont emplis de gens qui se croyaient indispensables, l’histoire, premier manuel de la vie, fourmille d’exemples d’hommes prétendument providentiels qui avaient cru, à tort, que le monde gravite autour de leur petite personne. L’histoire de la gymnaste Nadia Comanesci, multiple championne olympique enfuie aux États-Unis, éclaire la mégalomanie paroxystique aussitôt suivie de l’effondrement cataclysmique du régime de Nicolae Ceaucescu, en Roumanie. Dire que Nicolae et sa femme se pensaient encore tout-puissants quelques minutes avant de se faire attraper et exécuter sans procès. 

 Entre 1933 et 1945, la propagande totalitaire de Joseph Goebbels n’aura finalement trompé que deux personnes : Adolf Hitler et Goebbels lui-même. Aveuglément, fanatisme ou auto-endoctrinement, mais Joseph Goebbels et son épouse finirent parmi le dernier carré des suicidés du bunker du Führer, en mai 1945. Faire le tour de ses six gosses pour les empoisonner un à un, avant de se donner soi-même la mort au cyanure n’existe dans aucune nomenclature pénale recensée. Pendant que Berlin s’embrasait et s’effondrait, c’est pourtant le dernier exploit macabre du propagandateur en chef du Troisième Reich. 

 «Il est interdit d’interdire» revendiquait le slogan de mai 1968. Cinquante ans plus tard, entre le tout permissif et le tout répressif, il y a certainement une juste mesure que le bon sens doit pouvoir trouver.