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« La langue socialiste est devenue une accumulation de mots gadgets »

Par Rachid Laïreche  Le 7 mars 2018 à 09:03

Mehdi Ouraoui, proche d’Emmanuel Maurel, revient sur le langage particulier des socialistes qui s'affrontent mercredi soir lors d'un débat pour la présidence du parti.

La cloche tinte. Ce mercredi soir, les quatre candidats au poste de premier secrétaire du PS se retrouvent pour un débat radiotélévisé. Les mots vont fuser. L’occasion de faire un point sur le langage particulier des socialistes avec Mehdi Ouraoui, un proche d’Emmanuel Maurel. Selon le membre du bureau national du Parti socialiste qui enseigne l’analyse du discours politique à Sciences-Po, la langue socialiste est incompréhensible, contrairement à une certaine époque radieuse qui paraît bien lointaine. Entretien.

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La langue socialiste est-elle compréhensible aujourd’hui ?

Evidemment non. Personne ne parle notre sabir, ce n’est pas une langue morte, c’est une langue cryptée, qui n’est parlée que par les élus. Ce n’est pas la langue populaire, ni la belle langue littéraire, c’est devenu une accumulation de mots gadgets inventés au gré de l’actualité et des sujets à la mode. Au fond, c’est assez logique : nous n’avons pas assez travaillé ces dernières années. Faute de ce travail intellectuel, nous n’avons pas d’idées nouvelles pour aborder le XXIe siècle mondialisé ! «Se mettre en capacité d’être en responsabilité pour refonder un parti de gouvernement à travers les territoires au service de la social-écologie»… Qui parle comme ça ailleurs que dans les vieux partis ou dans une matinale politique sur LCP ? Même les responsables politiques entre eux, en privé, n’utilisent jamais cette langue. Les citoyens, lorsqu’ils l’entendent, c’est simple : désormais ils la zappent mentalement, comme ils nous zappent électoralement.

La perte des électeurs a-t-elle un lien avec la langue ?

Une corrélation directe, selon moi. Le linguiste allemand Viktor Klemperer avait cette formule terrible : «La langue ne ment pas.» Les citoyens ont vu, ou plutôt entendu, que les partis traditionnels ne parlaient plus à leur intelligence, ni de leurs réalités. La gauche, soucieuse de crédibilité gouvernementale et dirigée par l’énarchie depuis près de trente ans, s’est peu à peu engluée dans un discours technique. Les citoyens nous ont aussi vus renoncer à «nos» mots : par exemple, qui parle encore de «classes» alors que les inégalités n’ont jamais été aussi violentes ? C’est l’engueulade magistrale de Mauroy, nous sermonnant qu’ouvrier, ça n’est pas un gros mot ! Surtout, on a réussi l’exploit d’avoir un langage à la fois compliqué et assez laid, une espèce de charabia technocratique, alors que les citoyens attendent de nous des réponses à leurs problèmes quotidiens mais aussi à la complexité du monde. Et sans doute, aussi, que la gauche apporte dans ce monde dur ce qu’on attend d’elle : un peu de beauté.

Est-ce que la langue socialiste a déjà eu un sens ?

Bien sûr ! La langue socialiste changeait la vie. Même les noms de nos coalitions ont marqué : «Front Populaire, Programme Commun, Gauche plurielle…» Nos mots traduisaient les aspirations de la majorité sociale : «pain, paix, liberté» en 1936, la «rupture» de Mitterrand qui avait appris la rhétorique marxiste, les mots de toutes les jeunesses comme celle de 86-88… Surtout, notre langue exprimait une vision du monde. Des mots complètement inconnus sont littéralement entrés dans la vie des gens : «prendre ses RTT ou ses congés payés», «se pacser»…

Et la droite a-t-elle une langue ?

Oui, la droite libérale a fait un énorme travail de conquête idéologique par la langue : imposer «charges sociales» au lieu de «cotisations», rendre le mot «assistanat» totalement banal, même dans la bouche de certains à gauche. La droite conservatrice, surtout sous la pression de l’extrême droite, a elle aussi imposé son vocabulaire et ses idées sur l’insécurité ou l’immigration. D’ailleurs, Wauquiez reprend de Barrès la «terre qui ne ment pas», ce qui aurait été inenvisageable il y a encore quelques années. La droite n’est pas épargnée par le verbiage technocratique, mais elle a mieux géré le virage. Par exemple, Sarkozy nous a balayés en 2007, précisément parce qu’il savait alterner un discours faussement populaire avec «Maam Chabot» et les grandes envolées lyriques d’Henri Guaino sur Charles Peguy ou Guy Môquet.

A quoi doit ressembler la langue socialiste de demain ?

C’est assez simple, presque comme les trois unités au théâtre : elle doit ressembler à son temps, à son pays et à son peuple. Macron et Mélenchon ont su à la fois parler la langue de leur public (la «start-up nation» pour l’un, «les gens» pour l’autre), et en même temps parler la belle langue qui permet de s’adresser à l’ensemble du pays. On ne peut pas espérer concurrencer deux esprits aussi aiguisés si, comme trop de nos dirigeants ces dernières années, on ne va jamais au théâtre, on ne lit jamais un grand roman et qu’on ne se passionne que pour des magazines ou des dépêches AFP. Il faut en finir avec ces discours creux avec leurs formules tristes et leurs citations de Jaurès trouvées sur Google. Hamon a fait le pari de l’intelligence, c’était courageux. Emmanuel Maurel a, lui aussi, cette exigence intellectuelle, ce respect que nous devons aux militants et aux citoyens. Ce n’est pas le seul, mais c’est rarissime. Finalement, notre langage est à notre image : si nous nous replions, il sera de plus en plus obscur et pauvre ; si nous nous ouvrons aux intellectuels, aux citoyens, à la jeunesse, à la société, notre langage sera aussi riche et foisonnant que l’époque.

http://www.liberation.fr/france/2018/03/07/la-langue-socialiste-est-devenue-une-accumulation-de-mots-gadgets_1634364

 

  Frédéric Sawicki : «A côté de Mélenchon, il y a un espace pour une autre gauche»

Par  Jonathan Bouchet-Petersen 6 mars 2018 à 20:56

Au siège du Parti socialiste, en juin 2017. Photo Denis Allard. Réa

Pour Frédéric Sawicki, professeur à Paris-I, le PS ne pourra rebondir que s’il rompt clairement avec les penchants libéraux qui le plombent depuis le quinquennat Hollande.

Professeur à Paris-I et chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique, Frédéric Sawicki a publié de nombreux ouvrages sur le PS, notamment la Société des socialistes, avec Rémi Lefebvre (Editions du Croquant).

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Jean-Luc Mélenchon truste le credo de la «gauche de combat», Macron est censé occuper le centre gauche au-delà des clivages, y a-t-il encore un espace pour le PS ?

A court terme, le principal obstacle pour le PS, c’est surtout Benoît Hamon et son mouvement Génération·s. Au-delà de son faible score à la présidentielle, l’ancien socialiste est crédité d’une notoriété, d’un sens de l’audace et d’une image sympathique qui peuvent faire de l’ombre au nouveau leader que le PS va se choisir.

Aux prochaines européennes, il y aura une liste socialiste et à côté une liste du mouvement Génération·s de Benoît Hamon. Peut-on parler d’un fauteuil pour deux ?

Oui, d’autant que Hamon va sûrement rallier des figures d’EE-LV, le partenaire du PS en 2012. Il ne sera d’ailleurs pas aisé pour le PS de choisir sa tête de liste pour les européennes.

Revenons à Mélenchon et Macron…

Vis-à-vis de Mélenchon, les choses sont plus simples : on voit bien que sur l’Europe comme sur les questions internationales ou plus largement sur la manière de s’opposer, il y a clairement un espace pour une autre gauche. Quant à Macron, au-delà de sa promesse originelle de «prendre le meilleur de la gauche», ses orientations économiques et sociales, mais aussi son positionnement sur les questions d’éducation ou sur les réfugiés libèrent un espace pour une gauche progressiste et humaniste. On le voit bien dans les sondages : Macron voit surtout sa popularité baisser chez les électeurs de gauche.

«Nous n’avons pas été remplacés», martèle Olivier Faure, un des candidats à la tête du PS…

Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, Macron n’a pas profité de sa victoire pour absorber une bonne fois pour toutes la social-démocratie. Mais il ne suffit pas que cet espace se libère pour que cela profite aux socialistes.

Quel est selon vous le principal défi pour le PS ?

Tourner la page du quinquennat Hollande, qui reste un profond stigmate, autrement dit sortir de l’ambiguïté qui le plombe depuis des années. En menant une politique libérale pour laquelle il n’avait pas été élu, le précédent pouvoir a d’une certaine manière préparé le terrain pour Macron. Aujourd’hui, une des principales faiblesses du PS est de ne pas avoir d’acquis social majeur à mettre en avant, après avoir passé cinq ans au pouvoir à parler de compétitivité et de baisse des dépenses publiques. Si Stéphane Le Foll est dans cette continuité pragmatique, Emmanuel Maurel, qui était dans l’opposition au sein du PS, mais aussi Luc Carvounas et Olivier Faure, qui n’ont pas joué les premiers rôles au cours du quinquennat précédent, peuvent incarner un certain renouveau. Mais il leur appartiendra de mener un travail de reconquête très ardu qui passera en premier lieu par l’affirmation d’une ligne claire. Le PS se targue d’être écologiste et social, qu’il le prouve en dépassant les ambivalences qui ont perdu son électorat et brouillé le clivage gauche-droite !

Un peu partout en Europe, la social-démocratie est au plus mal. Sur quelle ligne politique le PS peut-il retrouver une place centrale : celle du SPD allemand qui gouverne avec la droite ou celle, plus radicale, des travaillistes anglais de Corbyn ?

Pour le PS, alors qu’à peine un quart des Français se classe encore «à gauche», il ne suffira pas de gauchir son discours pour rebondir. Ce n’est pas si simple car les demandes des électeurs, notamment les plus populaires, sont complexes. Les figures autoritaires et populistes, plus ou moins libérales, ont le vent en poupe.

http://www.liberation.fr/france/2018/03/06/frederic-sawicki-a-cote-de-melenchon-il-y-a-un-espace-pour-une-autre-gauche_1634320