20. mai, 2020

Si vous voulez visionner l'article intitulé : "Selon l'OMS, le coronavirus pourrait ne jamais disparaitre"; cliquer ici

16. avr., 2020

 

 

 

France info

Coronavirus : que vaut la nouvelle étude du professeur Raoult, qui vante l'efficacité de l'hydroxychloroquine ?

La nouvelle publication confirme, selon ses auteurs, l'efficacité du traitement, mais la méthodologie employée est toujours autant critiquée par la communauté scientifique pour ses faiblesses.

Le professeur Didier Raoult, dans son bureau de l'IHU de Marseille (Bouches-du-Rhône), le 26 février 2020. (GERARD JULIEN / AFP)

Ilan CaroBenoît ZagdounFrance Télévisions

Mis à jour le 10/04/2020

Va-t-il réussir à convaincre la communauté scientifique et les autorités des bienfaits de son remède contre le coronavirus ? Le désormais célèbre professeur Didier Raoult a profité de la visite surprise d'Emmanuel Macron à l'Institut hospitalo-universitaire (IHU) de Marseille, jeudi 9 avril, pour lui réserver en avant-première les résultats d'une nouvelle étude prouvant, selon lui, l'efficacité du traitement qu'il teste depuis plusieurs semaines, à base d'un dérivé de chloroquine.

Mais cette nouvelle étude, dont seul un résumé a été publié, ne fait pas taire les critiques de ses détracteurs. En cause : des biais méthodologiques qui ne permettent pas de prouver scientifiquement l'efficacité du traitement.

Un traitement "sûr et efficace", selon le professeur Raoult

Un résumé de cette étude a été mis en ligne jeudi soir sur le site des pré-publications de l'IHU de Marseille. Après deux premiers essais portant sur des échantillons de faible taille (respectivement 24 et 80 patients), l'équipe du professeur Raoult propose cette fois une étude sur une cohorte bien plus conséquente de 1 061 personnes dépistées positives au Covid-19. Ces patients ont été traités pendant au moins trois jours avec l'association d'un antipaludique, l'hydroxychloroquine, et d'un antibiotique, l'azithromycine. Leur état a été suivi pendant au moins neuf jours.

"L'association de l'hydroxychloroquine et de l'azithromycine, lorsqu'elle commence immédiatement après le diagnostic, est un traitement sûr et efficace contre le Covid-19, avec un taux de mortalité de 0,5%", assure une nouvelle fois le professeur Raoult. Le médecin marseillais souligne que ce traitement "évite les complications et élimine la persistance du virus et la contagiosité dans la plupart des cas".

Parmi les 1 061 patients suivis, un "bon résultat clinique" ainsi qu'une "guérison virologique" ont été obtenus en dix jours chez 973 d'entre eux (91,7% de l'effectif). A l'inverse, un groupe de 47 patients (4,4%) était toujours infecté par le virus à la fin du traitement, mais tous sauf un ont fini par être testés négatifs au bout du 15e jour. Enfin, un "mauvais résultat clinique" a été observé pour 46 patients (4,3%) : 10 d'entre eux ont été transférés dans des unités de soins intensifs, cinq sont morts (0,47%), et 31 ont dû être hospitalisés pendant au moins dix jours. Parmi ce groupe, 25 patients sont désormais guéris et 16 sont toujours hospitalisés.

A ce jour, 98% des patients suivis ont donc été guéris, affirme l'étude. L'équipe du professeur Raoult note en outre que les mauvais résultats cliniques observés chez certains patients sont associés à l'âge (les cinq personnes décédées étaient âgées de 74 à 95 ans), à un état clinique initial plus grave, mais aussi à la prise de certains médicaments, notamment contre l'hypertension.

Une publication incomplète

Les documents mis en ligne sur le site de l'IHU de Marseille sont extrêmement parcellaires : un résumé ("abstract") de l'étude de moins de deux pages et un tableau récapitulatif des principales données. Contactée par franceinfo, l'équipe du Pr Raoult a indiqué ne pas savoir quand l'étude complète serait publiée.

Avec aussi peu de détails, il est difficile de juger sur pièces le travail des auteurs de cette étude. "Ce n'est pas une publication scientifique, mais juste un abstract et un tableau. C'est très décevant", juge un infectiologue sous couvert d'anonymat. "C'est rare qu'on regarde un article avant publication avec un seul résumé et un seul tableau", glisse Xavier Lescure, médecin spécialiste en maladies infectieuses à l'hôpital Bichat à Paris.

Sur la page de l'IHU présentant les documents mis en ligne, il est écrit que "ce traitement a déjà été utilisé par d'autres services de l'AP-HM, avec des résultats comparables, indépendamment de notre équipe". Mais nulle référence à ce sujet ne figure à l'intérieur de la publication. Il est également indiqué que ces données sont publiées "pour que ceci puisse servir éventuellement à des décisions politiques". Un curieux mélange des genres, peu fréquent dans ce type de publications.

Le texte mis en ligne commence d'ailleurs par une assertion bien peu scientifique : "Dans une récente étude, la plupart des médecins dans le monde estiment que l'hydroxychloroquine et l'azithromycine sont les deux médicaments les plus efficaces parmi les molécules contre le Covid-19." Une référence à un sondage à la méthodologie douteuse, comme franceinfo l'a déjà expliqué.

Un flou sur la sélection des patients étudiés

L'étude indique qu'entre le 3 mars et le 9 avril (jour de la publication du résumé), "38 617 patients ont été testés". Parmi eux, 3 165 patients positifs ont bénéficié des soins de l'IHU. Mais l'étude ne porte finalement que sur une partie d'entre eux : "1 061 patients qui répondaient à nos critères d'inclusion". "Il a entendu les critiques sur le fait qu'il fallait que l'étude inclue beaucoup plus de patients pour démontrer quelque chose sur cette maladie", reconnaît Christine Rouzioux, spécialiste en virologie et membre de l'Académie de médecine.

Reste un problème de taille : les documents présentés par le professeur Raoult ne précisent pas comment ces patients ont été choisis. "Sur environ 3 000 patients, l'étude n'en retient que 1 000 environ et on ne connaît pas les critères de sélection des patients", déplore Christine Rouzioux.

Quels patients ont été écartés ? Pour quelles raisons ? Parmi les sujets étudiés, quelle était la part de patients hospitalisés et de patients en ambulatoire ? Beaucoup d'entre eux étaient-ils asymptomatiques ? Aucun détail sur la cohorte de patients n'est disponible dans ce résumé, qui se borne à préciser que l'âge moyen était de 43,6 ans et que 46,4% des patients étaient des hommes. "La méthodologie est toujours aussi insuffisante", tranche la virologue.

Une absence de groupe témoin

Ceux qui avaient critiqué l'absence de groupe témoin dans la précédente étude du professeur Raoult en seront pour leurs frais : cette nouvelle publication ne permet pas davantage de comparer les résultats des patients ayant reçu le traitement avec un autre groupe de patients auquel il n'aurait pas été administré. Ce qui est pourtant la base de toute expérience scientifique visant à prouver l'efficacité d'un traitement.

Toute étude sans bras comparateur ne permet pas de trancher quoi que ce soit.Xavier Lescure, infectiologue à l'hôpital Bichatà franceinfo

Contacté pour commenter l'étude, un chercheur du CNRS nous a sèchement répondu : "Je suis un chercheur, je ne commente pas les études cliniques réalisées sans groupe contrôle. De par son design, cette étude ne peut pas permettre de conclure quoi que ce soit, que le médicament testé soit efficace ou pas."

Une phrase dans le document laisse pourtant entendre qu'une telle comparaison a été effectuée : "La mortalité est significativement plus faible chez les patients ayant reçu au moins trois jours d'hydroxychloroquine-azithromycine que chez les patients traités sous d'autres régimes, que ce soit à l'IHU ou dans tous les hôpitaux publics de Marseille." Mais là encore, il faut croire l'étude sur parole, puisqu'aucun chiffre n'est présenté, ni dans l'abstract ni dans le tableau statistique.

La méthode de comparaison adoptée laisse de toute façon les experts pantois. "Dans les autres hôpitaux de Marseille, ils n'ont pas testé les gens dans la rue [contrairement à l'IHU, qui a proposé de tester toutes les personnes qui se présentaient à sa porte]. Ceux qu'ils ont vus arriver étaient des gens déjà malades. Ce n'est donc pas la même population", juge l'épidémiologiste et biostatisticienne Catherine Hill.

"Ce n'est pas un protocole, assène la spécialiste. Normalement, on définit la population qu'on va étudier. On la divise en deux groupes en tirant au sort : l'un qui va recevoir le traitement expérimental et l'autre qui reçoit idéalement un placebo. Là, il n'y a pas l'ombre d'un groupe contrôle constitué. Ce n'est pas 'randomisé' du tout. Ce n'est pas sérieux."

Des résultats finalement pas si probants

L'IHU du Pr Raoult propose de tester tous les patients qui se présentent dans ses murs. Le texte publié évoque d'ailleurs 38 617 patients testés entre le 3 mars et le 9 avril. Catherine Hill y voit un biais probable de l'étude.

"Ils ont fait tellement de tests qu'ils ont eu tous les hypocondriaques de Marseille qui sont venus, estime l'épidémiologiste et biostatisticienne. Ça renforce ma suspicion que ces patients sont certes positifs au Covid-19, mais plutôt en meilleure santé et avec moins de symptômes que la moyenne." 

De fait, les participants à l'essai du Pr Raoult diffèrent du tableau habituel des cas de Covid-19 confirmés. On y trouve moins de formes graves : 95% de patients avec un dégré de gravité "bas", contre 80% en moyenne dans les autres cohortes de patients. L'âge moyen est relativement jeune (43 ans). Enfin, une majorité est constituée de femmes (53,6%), alors que les hommes sont plus susceptibles de développer les formes graves de la maladie. Certains de ces patients testés positifs n'auraient donc sans doute jamais développé de symptômes, ou de très légers.

C'est une très bonne idée de vouloir administrer un traitement précocement, mais sur des personnes à risques susceptibles de développer des formes graves de la maladie.Xavier Lescure, infectiologue à l'hôpital Bichatà franceinfo

Autre écueil soulevé par Catherine Hill : la durée du traitement (trois jours ou plus) et celle du suivi (neuf jours au plus). "Ils sont suivis sur un temps très court. Ce n'est donc pas très étonnant qu'ils n'aient pas beaucoup d'ennuis." La prépublication du Pr Raoult annonce 91,7% de guérison en dix jours. Or d'après les données publiques disponibles, au moins 85% des gens guérissent spontanément du Covid-19, sans aucun traitement.

Il y a un pourcentage de guérison quasi identique à ce qui est décrit dans l'histoire naturelle de la maladie.Christine Rouzioux, spécialiste en virologieà franceinfo

Pour Catherine Hill, "cette étude ne démontre absolument rien. Ça n'apprend rien sur l'efficacité du traitement." "On est toujours aussi perdus que précédemment. Si les choses avaient été bien faites, on aurait déjà la réponse", regrette Christine Rouzioux. "Je ne vais pas donner un médicament cardiotoxique pour arriver à ce résultat", lâche Catherine Hill.

Une prudence partagée par l'Agence du médicament. Après la publication d'une enquête de pharmacovigilance, concluant que les effets secondaires de l'hydroxychloroquine sur le cœur sont connus, l'Agence du médicament (ANSM) indique qu'"il semble qu'ils soient majorés chez les patients du Covid". Ceux-ci présentent souvent un déficit en potassium, élément essentiel à la contraction des muscles, et notamment du cœur, or le nouveau coronavirus semble aussi avoir une toxicité propre sur le cœur.

"Il faut se dépêcher de le proposer à ceux qui y croient même s'il n'est pas, à mon avis, le médicament miracle présenté au début, estime tout de même Marc Gentilini, membre de l'Académie de médecine et spécialiste en parasitologie. On reproche au professeur Raoult de proposer ce médicament trop tôt chez les gens qui pourraient s'en sortir tout seuls. C'est vrai que 80% au moins des patients s'en sortent bien mais d'autres, ceux qui sont relativement jeunes, peuvent être atteints par cette infection et précipités vers des formes graves. Peut-être que dans ces cas-là, ce médicament peut freiner 'l'orage immunologique' qui arrive vers le 10e jour."

"Attendons juste d'avoir des études raisonnables pour discuter leurs résultats et enfin savoir si l'hydroxychloroquine peut contribuer à gérer cette crise", propose la biomathématicienne et épidémiologiste Dominique Costagliola, membre de l'Académie des sciences. Un essai clinique européen baptisé Discovery a été lancé dans plusieurs pays pour tester quatre traitements, dont l'hydroxycholoroquine, et d'autres études étudiant spécifiquement son efficacité ont démarré, notamment au CHU d'Angers. En attendant les résultats, la France a adopté une position prudente : l'hydroxychloroquine est autorisée à l'hôpital uniquement, et seulement pour les cas graves.

 

15. avr., 2020

Le Huffpost

10/04/2020

Coronavirus: pourquoi le pic épidémique ressemble à tout sauf à un pic

Pic ou plateau? À l'heure où l'inversion de la courbe se fait attendre, petite explication sur le sens à donner aux courbes.

Par Matthieu Balu

CORONAVIRUS - En attendant la chute. Depuis le début de l’épidémie de coronavirus en France, les courbes des contaminations et des décès servent non seulement d’indicateurs, mais aussi de vecteurs d’espoir: on attend, à l’image du ministre de la Santé Olivier Véran le 7 avril, qu’arrive le pic épidémique pour enfin le dépasser. Mais attention aux illusions d’optique. 

Comme vous pouvez le découvrir dans la vidéo en tête de cet article, une minute suffit pour retrouver au clair ce que signifie l’image du pic dans le cas d’une épidémie. L’important, ce n’est pas tant les chiffres bruts, ni même l’indice retenu: si celui des morts est le plus précis, celui des contaminations est quantitativement bien plus juste... mais dans un pays où les tests sont menés à grande échelle.

Une courbe polluée par le bruit statistique

En France, les hospitalisations sont la plupart du temps l’indicateur retenu. Pourtant dans l’Hexagone comme ailleurs, tous peuvent être valides dans la définition du fameux pic épidémique, bien qu’avec des temporalités différentes: le pic des décès, dans le cas du Covid-19, interviendra deux semaines après celui des hospitalisations. 

Pourtant, comme le rappelle Samuel Alizon, directeur de recherche spécialiste des épidémies au CNRS, entre la théorie d’un pic et sa réalité, il y a le terrain qui brouille les analyses: “Il y a un décalage entre les données qui remontent et l’état de l’épidémie [...] un bruit statistique qui fait qu’on n’obtient pas la belle courbe à laquelle on s’attend”. Localement, des chiffres peuvent arriver avec du retard, et créer par exemple un effet de baisse suivie d’une remontée, modifiant alors la physionomie de la courbe. 

Si le passage du pic n’est pas confirmé, gare en revanche à la montée en puissance du “plateau épidémique”, une expression dont Samuel Alizon ne sait que faire: “Pour que la courbe soit parfaitement stable, il faudrait que chaque personne malade en contamine exactement une autre. Ça ne me paraît pas réaliste”. Derrière l’idée de plateau se cacherait plutôt un défaut d’analyse: le bruit statistique, ajouté à une descente plus lente qu’espérée, nous pousserait vers l’idée que les chiffres des contaminations restent stables.

Le plateau épidémique, un raccourci

 L’absence de baisse clairement visible incite alors à parler de “plateau épidémique”, à l’image du Directeur général de la santé Jérôme Salomon le 9 avril sur France 2. L’idée derrière cette image, c’est contredire l’idée d’une redescente rapide telle que le laisse penser l’usage du mot “pic”.

La courbe des patients en réanimation, observée d’un jour sur l’autre, semble en effet être dans un état de stabilité haute après la brusque montée de ces dernières semaines. De plus, l’indice des hospitalisations est particulièrement lissé, les patients restant plusieurs jours en observation, même une fois guéris. Pour autant, c’est bien vers une baisse que l’on s’achemine, mais en pente très douce, ce qui incite à la qualifier de plateau. 

Il s’agirait donc d’un effet d’optique: le pic est long à franchir, la descente lente à s’amorcer... ce qui n’empêche pas de devoir déjà faire face à une sombre perspective. Même si les chiffres descendent lentement, et que le pic finit bel est bien par être passé, une deuxième vague épidémique est tout à fait probable d’ici plusieurs mois.

 

13. mars, 2020

VANF ANTRANONKALA  : Question reverso

 Le coronavirus a fini par se déclarer en Afrique subsaharienne, après deux mois de sursis sur le reste du monde. Cinquante autres pays auront été touchés avant que le premier cas soit détecté au Nigéria. 

 C’est un Italien, revenant d’un séjour à Milan, chef-lieu de la Lombardie, foyer italien du coronavirus, qui a été hospitalisé à Lagos, ce 25 février 2020. C’était déjà une autre personne venant également d’Italie qui avait apporté le premier cas du coronavirus en Amérique du Sud, au Brésil. 

 La Chine (79.824 cas pour 2.870 morts sur un total mondial de 87.565 cas et 2990 morts, ce dimanche 1er mars 2020) reste le foyer de propagation, mais trois autres pays sont devenus à leur tour des pays-sources : 54 morts en Iran, 17 morts en Corée du Sud et 34 morts en Italie qui a mis onze communes du Nord en quarantaine. 

 Depuis le 1er février, Singapour interdit l’entrée à tous les voyageurs venant de Chine alors qu’ils sont 3,42 millions touristes chinois à visiter la Cité-État chaque année. Au Japon, toutes les écoles publiques seront fermées pour un mois. En Arabie saoudite, l’entrée de pèlerins se rendant à La Mecque pour l’Oumra est suspendue. Mais, en Europe, le football a des raisons que la santé publique ignore : en huitièmes de finale de la Ligue Europa, le match Inter de Milan contre Ludogorets a été maintenu, même si un semblant de précaution a été prise en décrétant le huis-clos. La veille, 3000 supporters venant de Turin avaient été autorisés à se rendre à Lyon pour un match de la Juventus en Ligue des Champions.

 La détection de ce cas unique en Afrique subsaharienne soulève une question reverso : efficacité des précautions ou insuffisance des moyens de détection ? 

 

VANF ANTRANONKALA  : Corona avec ou sans frontières ?

 Ce coronavirus qui ignore les frontières administratives, raciales et religieuses, nous rappelle paradoxalement la permenance des frontières de nos différences dans les mentalités. 

Dès que les mesures de confinement avaient été prises par les autorités chinoises de Wuhan, chacun s’est souvenu qu’il était d’abord Américain, Français, Allemand, Canadien, Australien, Indien, Mauricien, Malgache... Comme si coronavirus pouvait contaminer ou épargner au facies. On peut se proclamer «citoyen du monde», mais vouloir à tous prix rentrer chez soi à la moindre alerte : braver les interdictions de circulation, se faire exfiltrer d’un paquebot en quarantaine. Ces gens qui, pour certains, avaient revendiqué une parfaite adaptation et une intégration réussie, oseraient-ils revenir en Chine, auprès des voisins autochtones qu’ils ont lâchement abandonnés, une fois passée cette crise du coronavirus ?

 Ces «étrangers», parce que donc ils étaient étrangers parmi les Chinois, ont-ils ramené un peu du coronavirus dans les charters qui les ont rapatriés ? En serait-on à cette contamination de plus de cinquante pays si ces «étrangers» avaient été confinés, surveillés et éventuellement soignés sur place, au même titre que les millions de Chinois placés en quarantaine ? 

 Si COVID-19, lui, voyage sans passeport ni visa, maintenant que chaque humain s’est souvenu de l’existence des frontières, en deçà «à domicile» au-delà «à l’extérieur», on peut envisager sans scandaliser grand-monde le rétablissement du monde, finalement à dimension humaine, qu’on avait tous connu avant que le mot «sans frontières» ne fasse florès : c’était il y a vingt ans, 1999, Médecins sans frontières recevait le Prix Nobel de la Paix. 

9. mars, 2020

Le Huffpost

Comment l'épidémie de coronavirus affecte nos relations humaines

La peur de la contamination génère des comportements individualistes et la recherche de boucs émissaires.

CORONAVIRUS - Depuis quelques semaines, relations humaines et interactions sociales ont changé. Quand certains fuient à l’autre bout de la rame de métro au premier éternuement, d’autres ont cessé de se serrer la main pour se faire des checks du pied à la place.

“Des habitudes vont être prises. Je pense qu’à la fin de la semaine les Parisiennes et les Parisiens auront pris l’habitude de ne plus se serrer la main, de se taper le coude ou de se taper le pied, et de se sourire”, déclarait le nouveau ministre de la Santé, Olivier Véran, le 1er mars.

Si le fait de se taper dans le pied fait sourire, il s’agit avant tout d’un comportement téléguidé, dans le sens où c’est le gouvernement lui-même qui conseille d’éviter la poignée de main.

D’autres attitudes, en revanche, sont les conséquences de la véritable psychose qui s’est installée, notamment depuis que l’Italie est devenue l’un des principaux foyers de l’épidémie. Supermarchés pris d’assaut, ruée sur les masques dans les pharmacies, angoisse permanente ont été constatés en Italie, puis en France. Insultes de certaines personnes perçues comme malades, stigmatisation de certaines communautés — asiatiques en premier lieu — sont légion depuis quelques semaines.

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Individualisme exacerbé

En cela, Covid-19 a déjà opéré un changement dans les interactions sociales. Des conduites qu’Anne-Marie Moulin, médecin et philosophe, spécialiste des maladies tropicales, contactée par Le HuffPost, ne comprend pas: “Nous vivons dans un monde de virus, pourtant, tout à coup, nous venons d’entrer dans une psychose, une alerte permanente, prévenue et entretenue par les médias”, regrette-t-elle.

Pour le psychologue clinicien Samuel Dock, co-auteur de Le nouveau malaise dans la civilisation”, ces agissements s’expliquent du fait que “le corps est l’objet chéri de notre époque contemporaine, il doit être choyé”, explique-t-il, auprès du HuffPost. Sauf que subitement, sans prévenir, une “force mystérieuse qu’on ne peut pas contrôler vient menacer ce corps qu’on voudrait immortel”, ajoute-t-il. Cette perte de contrôle nous donne le sentiment de devenir vulnérables face à une menace invisible.

“Nous sommes à un moment où la culture occidentale devient narcissique, où il faut encore plus se retrancher sur ce corps et se soustraire à nos relations à l’autre”, poursuit le psychologue. En d’autres termes, l’individualisme pourrait atteindre son paroxysme.

“C’est comme dans Titanic, une fois qu’on n’est plus dans la raison, on est dans l’instinct et c’est chacun pour soi. La peur de manquer, cette anticipation de pénuries, démontre une individualité qui va à l’encontre de l’instinct grégaire”, avance de son côté la psychiatre Christine Barois, contactée par Le HuffPost.

Ce que l’on perçoit comme une atteinte portée à notre corps nous donne la légitimité pour ne plus entrer en contact avec d’autres. On achète des masques pour se protéger soi-même et non pas les autres, alors même que c’est inefficace.

Pour Christine Barois, cette manière d’agir n’est que provisoire. “Très vite, tout va revenir à la normale. Comme après un attentat, tout le monde est suspicieux, mais ça ne durera pas, parce qu’il faut savoir relativiser et raison garder”, estime-t-elle.

Recherche de boucs émissaires

L’autre effet de cette ”épidémie de la peur”, c’est la stigmatisation de certaines personnes. Preuve en est avec le hashtag #JeNeSuisPasUnVirus, lancé fin janvier par J., une jeune femme d’origine coréenne pour “sensibiliser sur la question du racisme décomplexé qui a lieu en ce moment”.

Comme bien d’autres personnes d’origine asiatique, elle avait constaté qu’elles étaient la cible d’insultes, attaques ou attitudes racistes, en raison de l’amalgame fait entre elles et le coronavirus.

“Il faut que la menace du virus prenne une forme, il faut la représenter pour la contourner. C’est le modèle des phobies. C’est aussi une pratique paranoïaque, dans le sens où autrui est forcément mauvais: je ne dois pas le toucher, je dois même contre-attaquer”, analyse Samuel Dock.

Pour Patrick Rateau, professeur en psychologie sociale à l’université de Nîmes, co-auteur de “Les peurs collectives”, cette “volonté de stigmatisation” est comme un “besoin naturel ou inné: on recherche un coupable”, explique-t-il auprès du HuffPost. Cette volonté “se démultiplie sous le coup de la peur. La peur, en effet, réduit l’espace de pensée. Elle prend des chemins qui sont plus simples et accessibles, et ce sont souvent des stéréotypes”, explique-t-il. “C’est simple, il y a nous, les personnes saines, d’un côté, et les autres, de l’autre”, résume-t-il.

Aussi regrettables que soient ces attitudes, force est de constater qu’elles ont toujours existé en cas d’épidémie. Anne-Marie Moulin explique, dans une interview au Monde, que “les réactions irrationnelles de ce type sont le lot de toutes les épidémies”. Elle revient ainsi sur celles de peste ou de choléra et les travaux de l’historien Jean Delumeau: “Le bouc émissaire est en effet une constante. Lors d’une grande catastrophe, le mouvement premier est d’accuser autrui (…) Pour canaliser les émotions populaires, les populations ou leur gouvernement désignent donc un objet qui va permettre de transformer l’angoisse en peur. D’où le rôle du bouc émissaire”, détaille-t-elle.

Sphère intime

Ce rejet de l’autre vient en partie du fait que “tout le monde porte en soi une angoisse existentielle. Elle est ici fixée sur un bouc émissaire, ce qui permet d’expurger ses émotions”, nous explique-t-elle, ajoutant qu’il s’agit d’un comportement disproportionné en ce qui concerne l’épidémie de coronavirus.

Reste à savoir comment nous réagirons lorsque que cet autrui que nous fuyons ou désignons comme bouc émissaire sera notre compagne, notre enfant, notre collègue. “C’est toute la question: comment vivre en famille en cet instant si narcissique?”, s’interroge Samuel Dock.

Ce psychologue entrevoit deux possibilités. La première, pour les personnes les plus “hypocondriaques”, sera “une posture de défiance, même envers leur famille, qui ne sera préservée qu’un temps”. La seconde sera la perception de “la famille comme un exutoire, un autre corps à protéger que l’on oppose au corps malade”, estime-t-il.

Alors que nous en sommes au stade 2 de l’épidémie avec 423 cas positifs et sept décès, le gouvernement envisage désormais le passage au stade 3. Ce qui ne devrait pas apaiser les craintes ni les réactions qui s’ensuivent, bien au contraire.