5. sept., 2016

Pourquoi pas des primaires malgaches ?

Reflet – Primaires U.S., Primaires Françaises : pourquoi pas des primaires malgaches ?

Pourquoi pas des «Primaires» à Madagascar ? C’est la question qui taraude les Malgaches férus d’actualités internationales, se passionnant des primaires américaines en vue de Novembre 2016 ou des primaires françaises en vue de Mai 2017. Des primaires malgaches clarifieraient-elles le jeu politique national et éviteraient-elles d’avoir 43 prétendants à la magistrature suprême, avec à l’arrivée du 1er tour 40 candidats sur 43 à moins de 2% des suffrages exprimés ? Jean-Daniel Chaoui, président de «Français du Monde / Madagascar», conseiller consulaire et conseiller à l’Assemblée des Français de l’Etranger, homme de gauche bien connu et observateur perspicace de la vie politique en France, à Madagascar et dans le monde livre ses impressions.

*  A.J.R : Pourriez-vous d’abord nous donner la définition d’une Primaire, et nous dire en particulier si différences il y a entre les primaires aux USA et celles en France…

– Jean-Daniel Chaoui : La Primaire est le mode de sélection d’un candidat, pour représenter un parti politique ou un ensemble de partis politiques à une élection, lorsqu’il y a plusieurs prétendants au sein du même parti ou du même ensemble de partis politiques. Le candidat qui sort vainqueur de cette confrontation portera ainsi les couleurs de ce parti ou de cet ensemble de partis. On parle alors d’investiture. Ce système vient des U.S.A. où la culture des primaires est la plus développée historiquement. Il y a là-bas deux grands partis, les Démocrates et les Républicains. Dans chaque camp, le principe est simple : il s’agit d’obtenir le maximum de délégués pour obtenir la désignation lors de la Convention nationale de chaque parti pour être le candidat unique et officiel de ce parti à l’élection présidentielle américaine du 8 novembre 2016. Hillary Clinton pour les Démocrates et Donald Trump pour les Républicains ont remporté les primaires de ces deux grands partis.

*Et en France…

-En France, c’est plus compliqué. Auparavant, il y avait deux grands ensembles politiques, la Droite et la Gauche et un sous-ensemble, le Centre. L’apparition du Front National comme parti politique majeur a modifié le paysage politique. La question de la primaire se pose essentiellement pour les deux ensembles de la Droite et de la Gauche, ces deux ensembles ayant actuellement  absorbé le centre. La Primaire est plus difficile à mettre en œuvre car ces ensembles ne sont pas homogènes. Il faut donc, au préalable, l’accord des différentes composantes des ensembles. Un seul ensemble est homogène, celui de l’extrême droite avec le Front National. L’affaire est réglée au sein de ce Parti avec la candidature naturelle de Marine Le Pen.

* Commençons d’abord par le cas de la France. Si les primaires ne sont pas faciles à mettre en œuvre est-ce à cause de la multiplicité des courants au sein de chaque camp, Droite ou Gauche ?

-Il est évident que la multiplicité des candidatures entraîne automatiquement un affaiblissement des candidats. A droite par exemple, et rien qu’au niveau des Républicains (ex-UMP), se sont déclarés candidats : Jean-François Copé, Alain Juppé, François Fillon, Bruno Le Maire, Nathalie Kosciusko-Morizet, Hervé Mariton, Nadine Morano, Jacques Myard, Geoffroy Didier, Frédéric Lefebvre, Jean-Frédéric Poisson et Michèle Alliot-marie. L’ex-président Nicolas Sarkozy vient de déclarer il y a quelques jours…, en ne se lançant pas seul dans la bataille car François Baroin devrait former avec lui un ticket : le premier se présenterait pour la Présidence de la République, le second pour être son Premier ministre. Un ticket pour une primaire, cela signifie une campagne à deux voix pour mieux se faire entendre. La primaire de la droite et du centre devra donc départager ces candidats à la candidature. Un seul se présentera ensuite avec l’investiture de la droite et du centre, celui qui aura remporté cette primaire.

*Concernant les petits partis…

-Toujours à droite, il faut noter également des candidats issus de petits partis comme Dupont-Aignan, Christian Boutin qui sont des candidats satellites qui refusent d’entrer dans le processus de la primaire. Ils se lancent individuellement dans la course  pour conserver une visibilité politique entre les Républicains et le Front national, espérant «monnayer  politiquement» leur score obtenu à l’élection en ralliant un candidat au deuxième tour.

*Et à gauche ? La situation n’est-elle pas plus inextricable encore avec d’un côté, le Parti Socialiste, et en dehors du P.S., des petits partis qui tentent aussi de toujours exister ?

-De façon presque asymétrique en effet, il y a à coté du P.S. les petits partis de l’extrême gauche tels que Lutte ouvrière, le Parti anticapitaliste, qui oscillent entre 0,5% ou 2%, parfois jusqu’à 5%. Ces partis cherchent avant tout à affirmer leur existence politique dans une démarche quasi uniquement protestataire. Autour du Pôle P.S., gravitent des partis « complémentaires » que sont les verts d’EELV et le Front de Gauche (Parti communiste et Parti de Gauche réunis). Cependant Jean-Luc Mélenchon a installé « la gauche de la gauche » dans une situation nouvelle puisqu’il maintient des prévisions autour de 10% sur sa candidature à la présidentielle de 2017 en refusant le principe d’une primaire à gauche.

* Quel est donc l’intérêt des Partis de faire des primaires ?

– C’est pour la droite et la gauche un processus dynamique de rassemblement et de mobilisation de leur électorat. Ce ne sont pas les partis politiques qui cooptent, mais les citoyens qui vont voter pour choisir le candidat. C’est un premier vote avant le vrai vote. Les Partis peuvent ainsi «trancher» les problèmes de personnes et de programme en toute transparence et faire taire les rivalités internes. La primaire est donc un excellent processus démocratique.

A droite, le centre est très timide par rapport à ce processus. L’UDI «traine des pieds» et le Modem de François Bayrou n’y participe pas. Deux candidats de droite peuvent l’emporter : Alain Juppé et Nicolas Sarkozy. A. Juppé semble favori en se positionnant au centre-droit. Mais N. Sarkozy tient l’appareil du parti des Républicains. François Fillon et Bruno Le Maire sont des outsiders qui prennent date pour l’avenir et qui rallieront un des deux prétendants au deuxième tour.

*A gauche, il y a un gros questionnement : faire la primaire ou pas, car si le président sortant se représente, sera-t-il le candidat naturel ou pas du Parti socialiste et de ses alliés ?

– Le Président Hollande est fortement contesté dans son propre camp au sein du Parti Socialiste, et par les autres partis de gauche. Il cumule deux handicaps : une cote de popularité qui demeure à un niveau très bas depuis quasiment trois années et qui symbolise une crédibilité très  faible dans l’opinion publique française, une absence de résultats par rapport à la politique économique menée depuis son accession à la Présidence de la République Française. Certains, aussi bien au PS qu’à «la gauche de la gauche» contestent donc sa légitimité à se représenter, arguant d’une prévision de défaite plus que probable.

 Les personnalités de gauche les plus en vue pour cette élection sont connues : chez les Verts Noël Mamère, Nicolas Hulot et Cécile Duflot. Emmanuelle Cosse n’est plus crédible depuis son entrée au gouvernement. Au PS, Martine Aubry, Arnaud Montebourg et Benoît Hamon, avec deux énigmes à résoudre représentées par  Emmanuel Macron et Manuel Valls qui ont une orientation identique, celle de lorgner vers le centre-gauche voire le centre droit.

*Du coup, la société civile veut aussi sa «Primaire des Français», est-ce une initiative crédible ?

– Bien sûr que oui ! Dès 2017. Ces associations s’appellent la Transition, Nous citoyens, Bleu Blanc Zèbre, Génération Citoyens, Cap 21, et le Pacte civique. Elles ont en commun la laïcité, un engagement sur la gouvernance, et le développement durable, et l’Europe. Et ce, pour rendre à l’élection présidentielle son sens premier et son ambition initiale, à savoir désigner le meilleur représentant de la nation. Ces mouvements estiment qu’il ne saurait y avoir de renouvellement sans eux, car les Français ont envie que les politiques dépassent les clivages.

*On a donné la part belle aux primaires françaises bien que tout n’ait pas été dit. Affaire à suivre donc car cela passionne les malgaches. Quelques mots tout de même si vous le voulez bien, sur les non moins passionnantes primaires américaines qui sont déjà bien avancées, avec un duel final Hillary Clinton / Donald Trump qui s’annonce…

– Donald Trump, milliardaire qui a fait fortune dans l’immobilier, sollicite l’investiture du Parti Républicain, le Grand old party, et il l’a obtenue devant ses  concurrents et adversaires dans le camp républicain – le sénateur du Texas Ted Cruz et le Gouverner de l’Ohio John Kasich –. Ces deux ex-outsiders ont même tenté sans succès de barrer la route à leur très remuant rival en lançant le slogan «Tout sauf Trump» ! Mais certains Républicains, dont les ténors comme les ex-Présidents Bush (père et fils) ont annoncé qu’ils ne voteraient pas Trump. De même que le Président Républicain du Congrès US Paul Ryan émet des réserves. Même le président Obama a dénoncé récemment les «discours vulgaires et sources de division qui visent les femmes et les minorités», jugeant que ce spectacle était néfaste pour l’image de l’Amérique au-delà de ses frontières. Mais Trump assure qu’il a les moyens de ratisser plus large «chez des millions d’Américains».

* Est-ce à dire que, pour Hillary Clinton, la voie royale est ouverte ?

– Oui, on peut le penser. Hillary Clinton est largement en tête dans les sondages et peut caresser sérieusement l’espoir d’être la première femme de l’Histoire à accéder à la Maison Blanche.

* Terminons par la question du  début si vous le voulez bien : pourquoi pas des «Primaires» à Madagascar ?

Madagascar, comme la plupart des pays africains, présente un paysage politique très mouvant, voire instable et morcelé à l’extrême. Les partis politiques sont principalement organisés à partir et autour d’un leader plutôt qu’autour d’un corpus idéologique. Pour faire simple, en France, ce sont les partis politiques qui forment et créent les hommes et les femmes politiques, à Madagascar, c’est l’inverse. La conséquence est celle que nous voyons et cette multiplicité de candidatures sans grande signification. Dans une telle situation, l’usage d’une primaire ne trouve pas de place, chacun concourant pour lui-même sans s’inscrire dans un ensemble.

Seul une redéfinition des conditions pour se présenter à la Présidentielle en 2018 pourrait limiter le nombre de participants, ce qui serait souhaitable pour une meilleure lisibilité de l’engagement des hommes politiques malgaches.

Propos recueillis par A.J.R.

Les nouvelles, le 02/09/16