17. juil., 2019

Le Huffpost

12/07/2019

Le Suffren, premier sous-marin conçu pour embarquer des femmes. Emmanuel Macron inaugure ce premier bâtiment de type Barracuda.

Par Alexandre Boudet

Benoit Tessier / ReutersLe Suffren, dernier né des sous-marins français, quelques heures avant son inauguration par Emmanuel Macron ce vendredi à Cherbourg.

ARMÉE - Elles pourront embarquer pour 70 jours à 350 mètres de profondeur. Elles feront alors partie des 63 membres de l’équipage du Suffren, un sous-marin nouvelle génération qu’Emmanuel Macron inaugure ce vendredi 12 juillet à Cherbourg, et qui devrait prendre la mer en 2020. L’armée en disposera bientôt de six, tandis que l’Australie en a achetés douze.

Pour la première fois, un sous-marin a été imaginé dès sa conception pour recevoir un équipage mixte. “Pour qu’un bâtiment soit féminisé, il faut que des postes puissent être 100% réservés aux femmes, c’est-à-dire là où les marins dorment et là ou elles se douchent”, explique au HuffPost un porte-parole de la Marine nationale. 

Une féminisation anticipée dès la conception

Tous les navires militaires sont désormais conçus comme cela, mais il a fallu attendre 2014 pour que le gouvernement (en l’occurrence le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian) accepte d’ouvrir les sous-marins à des femmes. “C’est pour cela que l’on a pu anticiper et préparer cette hypothèse sur le Suffren, y compris les lieux de vie”, reprend notre interlocuteur.

Le bâtiment inauguré par le chef de l’État sera donc le premier sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) à accueillir des femmes. Depuis juillet 2018, et selon le ministère des Armées, six femmes ont déjà pris part à deux patrouilles. Les pionnières qui ont suivi une sélection et une formation longue de deux ans ont immergé à bord du Vigilant: Karen, cheffe de service réacteur, Harmonie, adjointe au chef du service sécurité plongée, Camille, adjointe au chef du service sous la mer, et Pauline, médecin.

Mais ces patrouilles ont eu lieu à bord de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, ou SNLE, dont l’habitacle plus vaste s’y prêtait davantage.

La fin du périscope

Avec le Suffren, l’armée française change de dimension. “On passe de la 207 à la Formule 1”, se félicite le capitaine de vaisseau Bertrand Dumoulin, porte-parole de la Marine. Il compare le sous-marin à “une base avancée secrète et immergée pour les nageurs de combat et leur équipement, dont un mini-sous-marin”.

Ses missions? Protection de bâtiments précieux comme le Charles-de-Gaulle, recueil du renseignement au plus près de côtes ennemies mais aussi -et c’est une nouveauté pour un SNA- la “frappe contre terre” grâce au missile de croisière naval (MdCN) d’une portée de 1000 km, que le Suffren pourra tirer par salve de quatre et le déploiement des forces spéciales.

Pour remplir ses objectifs, le Suffren se doit d’être parfaitement discret, y compris au niveau du son. “On en attend une discrétion presque 10 fois supérieure aux sous-marins actuels”, indique Bertrand Dumoulin. Plus discret, le sous-marin sera aussi moins vulnérable. Cela passe par la disparition du fameux périscope. Pour voir ce qu’il se passe à la surface, le long tube traversant la coque disparaît au profit d’un mât optronique “non pénétrant” doté de caméras. Les images sont retransmises sur les écrans du poste où sont gérés la navigation et les opérations. 

13. mai, 2019

Marianne

Les maîtres Cédric de Pierrepont (à gauche) et Alain Bertoncello (à droite) ont étés tués dans l'assaut. - SIRPA MARINE.

Qui étaient les deux militaires français tués lors d'une libération d'otages au Burkina Faso

Par Vladimir de Gmeline Publié le 10/05/2019

Quatre otages, dont deux Français enlevés la semaine dernière au Bénin, ont été libérés par une opération des Forces Spéciales dans la nuit du 9 à ce vendredi 10 mai. Les maîtres Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, du commando Hubert, ont étés tués lors de l'assaut. Dans cette région, le soutien aux groupes djihadistes monte en puissance.

Deux commandos marine français ont perdu la vie lors d’un assaut lancé dans la nuit du jeudi 9 à ce vendredi 10 mai, destiné à libérer deux otages enlevés la semaine dernière dans le parc national de la Pendjari, au nord du Bénin, non loin des frontières avec le Burkina Fasso et le Niger. Le maître Cédric de Pierrepont et le maître Alain Bertoncello étaient tous deux membres du commando Hubert, basé à Saint Mandrier. Cette unité de nageurs de combat constitue l’élite des commandos marine, un des fers de lance du Commandement des Opérations Spéciales (COS). Depuis cinq ans, les Forces Spéciales françaises de l’opération « Sabre » basées à Ouagadougou, au Burkina Faso, chassent les djihadistes sans relâche. Dans le cadre de l’opération « Barkhane », c'est à ces hommes que revient la traque quotidienne des GAT (Groupes Armés Terroristes).

Le 1er mai dernier, deux enseignants en vacances avaient disparu alors qu’ils effectuaient un safari dans cette immense région de forêts et de savanes, au relief très accidenté, difficilement contrôlable par les forces de sécurité. Une zone où existent des groupes criminels motivés par une rançon, mais où les réseaux de soutien aux groupes djihadistes se sont fortement développés depuis des mois, avec une multiplication des attaques au sud du Burkina Faso et à l’est du Niger. Le 2 mars 2018, une attaque de ces groupes en plein centre de Ouagadougou, où vingt-huit personnes avaient été tuées, était apparue comme une forme de défi à la France.

opération de vive force

Très rapidement après la disparition des touristes, la mobilisation des agents du parc et de la police locale avait permis de découvrir un corps criblé de balles, identifié comme celui du guide, sur les berges de la rivière Pendjari. Le véhicule qui les transportait avait ensuite été découvert dans la commune de Partiaga, au Burkina Faso, à une soixantaine de kilomètres de la frontière. La décision d’intervenir rapidement pour libérer les otages peut être due à des renseignements sur leur possible acheminement par leurs ravisseurs vers le Mali. Dans un tel cas de figure, il est nécessaire d’éviter que les otages ne soient exfiltrés vers les sables du désert, malien, ou libyen, où la récupération aurait été beaucoup plus difficile. Il s’agit aussi de ne pas se laisser faire dans une zone où la présence française est forte. Le raid a visé un campement à proximité de Gorom-Gorom, dans l’angle nord-est entre le Mali, le Niger et le Burkina.

Cette opération de vive force s’est faite avec le concours des forces armées burkinabè, des moyens de Barkhane et du renseignement américain, notamment de leur drone « Reaper ». Depuis l’engagement en Afghanistan, les militaires du COS ont développé un très grand savoir-faire dans leur collaboration avec les FS américaines, notamment leurs homologues des SEAL.

La ministre de la Défense, Florence Parly, a salué « la mémoire des deux militaires des Forces Spéciales de l’opération Barkhane morts pour la France lors de la libération d’otages au Burkina Faso ». Le chef d’état-major des armées, le général François Lecointre, a précisé dans un communiqué que « cette libération d’otages, au prix de la vie de deux commandos marine, démontre la maîtrise technique des Forces Spéciales françaises et leur courage héroïque. L’action précise et déterminée des militaires français a permis de neutraliser les ravisseurs en préservant la vie des otages, au prix de la vie de nos deux camarades. Cette opération audacieuse a permis de sauver les quatre personnes retenues prisonnières sur le campement : les deux otages français ainsi qu’une citoyenne américaine et une ressortissante sud-coréenne. »

« J’admire leur courage, je partage la peine de leur famille et de leurs proches », a pour sa part déclaré l’amiral Prazuck, chef d’Etat-Major de la Marine, qui fut lui-même le commandant de la Forfusco (Force maritime des fusiliers-marins et commandos).

Éléments de portrait de ces deux héros

Le ministère de la Défense a communiqué différents éléments sur les deux officiers-mariniers du commando Hubert :

Né en 1986, le maître Cédric de Pierrepont est originaire du Morbihan. Il entre dans la Marine nationale en 2004, au sein des équipages de la flotte. Il intègre en 2005 la spécialité de fusilier marin et se distingue en terminant premier sur quarante-sept de son cours de Brevet élémentaire.

Un an et demi plus tard, il réussit le stage commando. Il est ensuite affecté au commando de Penfentenyo où il est promu au grade de second-maître et obtient son brevet d’aptitude technique fusilier marin-commando. En août 2012, il réussit le cours de nageur de combat puis rallie le commando Hubert. Il y occupait les fonctions de chef de groupe commando depuis le 1er avril 2018.

Le maître de Pierrepont était pacsé. Il cumulait 15 ans de service au cours desquels il a plusieurs fois été engagé sur des théâtres d’opérations en Méditerranée, au Levant et au Sahel ; théâtre sur lequel il était déployé depuis le 30 mars dernier.

Il était titulaire de quatre citations (à l’ordre du régiment, de la brigade et de la division) avec attribution de la Croix de la Valeur Militaire et d’une citation à l’ordre de la Brigade avec attribution de la Médaille d’or de la Défense nationale. Il était en outre décoré entre autres de la Médaille d’or de la défense nationale « Nageur de combat – Missions d’opérations extérieures » et de la médaille d’Outre-mer avec agrafes Sahel et Liban.

Le maître Alain Bertoncello, né en 1991, est originaire de Savoie. Il entrée dans la Marine nationale en rejoignant l’école de maistrance le 14 février 2011. Il choisit le 1er mars 2012 la spécialité de fusilier marin et réussit le stage commando la même année. Après 5 ans au commando Jaubert, il obtient le brevet de nageur de combat et rejoint le commando Hubert basé à Saint-Mandrier dans le Var, où il était affecté depuis juillet 2017.

Après son entrée au sein des commandos marine, le maître Bertoncello a participé à des missions de défense des intérêts maritimes français aux Seychelles (protection des thoniers) et à plusieurs opérations extérieures au Qatar, au Levant et au Sahel ; théâtre sur lequel il était engagé depuis le 30 mars dernier. Le maître Bertoncello était pacsé. Il cumulait plus de 7 ans de service au sein de la Marine nationale. Il était titulaire d’une citation à l’ordre du régiment avec attribution de la Médaille d’or de la Défense nationale et était décoré de la Médaille d’Outre-mer pour le Moyen-Orient ainsi que de la Médaille d’argent de la Défense nationale.

Depuis 2004, le commandement des opérations spéciales (COS) a perdu 29 commandos dont 7 appartenaient à la FORFUSCO (force maritime des fusiliers marins et commandos) dont l’état-major est basé à Lorient.

 

27. avr., 2016

POLITIS

La CGT-police critique la gestion du maintien de l'ordre

Solidaire du mouvement social, la fédération cégétiste accuse les autorités policières d'avoir « laissé le champ libre aux casseurs » lors de la manifestation parisienne du 9 avril.

La CGT-police livre, dans un document fondé sur le vécu de «collègues de terrain», une version inédite des heurts très médiatisés qui se sont produits lors de la manifestation parisienne du 9 avril. À l'heure où de nombreux manifestants s'insurgent contre les violences policières, attestées à plusieurs occasions et en plusieurs villes depuis le début du mouvement d'opposition à la loi travail, ce témoignage apporte un éclairage utile, celui de l'autre côté de la barricade. Quand la CGT police exprime sa colère contre sa hiérarchie, ce n'est nullement pour dénigrer le mouvement social, mais pour contester une gestion du maintien de l'ordre qui vise au contraire à lui nuire.

 

Au fil de ces quatre pages, le syndicat dénonce un commandement «qui a laissé partir la manif de République malgré la présence de groupuscules violents anarchistes cagoulés», rappelant que des policiers avaient été blessés. À l'occasion de cette manifestation, le Mili (Mouvement Inter Luttes Indépendant) avait en effet publié un appel à «la jeunesse», l'invitant à prendre la tête du cortège et à ne pas se placer «en position défensive». L'organisation, qui a participé au «black block» du 9 avril, dénonçait notamment la répression policière : «Combien de personnes blessées depuis le retour du mouvement social? Combien de personnes arrêtées? Suffisamment pour ne pas pouvoir rester chez soi samedi 9 avril.»

 

À lire >> Loi travail : Réprimés, mais toujours mobilisés

 

Le communiqué de la CGT-Police s'interroge sur les moyens mis à la disposition des agents. «Où sont les moyens de la DOSTL? Tels que des barres ponts et les lanceurs d'eau, qui auraient pu éviter aux malheureux collègues des compagnies d'intervention de se faire bombarder pendant plus d'une heure», écrit le syndicat, brandissant l'article XII de la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen de 1789, qui rappelle que «la garantie des droits nécessite une force publique (…) instituée pour l'avantage de tous».

 

Décrédibiliser les manifestations

 

Sarcastique, la fédération cégétiste remercie donc «la haute hiérarchie, bien au chaud dans les bureaux, de se soucier du sort des fonctionnaires de police sur le terrain», et d'avoir préférer «la défense d'intérêts particuliers au détriment de l'avantage de tous»:

Les policiers n'ont pas été autorisés (et on ne leur a pas donné les moyens) à intervenir pour protéger les manifestants pacifiques, les commerçants, les collègues, des biens, un commissariat... Par contre, pour protéger le domicile du premier ministre, là, tout a été fait.

Le syndicat estime que l'absence de consignes cohérentes vise à décrédibiliser les manifestations contre la loi El Khomri et le mouvement «Nuit debout», et facilite «les cas de violences policières». Selon eux, «la tactique semble claire "diviser pour mieux régner" et éviter le débat de fond sur les choix de société, en mettant en avant des "faits divers"».

 

Solidaire du mouvement, la CGT-Police rappelle que, comme n'importe quel salarié, elle aussi a des revendications sociales. Certaines sont, cela dit, plus spécifiques à l'institution. Parmi elles, la CGT demande à «retrouver un sens humain à notre métier, à savoir protéger la population et non remplir des statistiques, qui ne traduisent que les besoins de communication politique du moment», et réclame aussi «la fin des sanctions disciplinaires arbitraires».

5. avr., 2016

Attentat en Belgique: analyse de Pierre Vermeren

 

ÉDITION ABONNÉS DU JOURNAL LE MONDE, le 22 mars 2016.

 

« La Belgique est devenue un trou noir sécuritaire » ; Selon l’historien Pierre Vermeren, c’est parce qu’une immigration marocaine venue du Rif a été laissée aux mains des prédicateurs salafistes que la radicalisation s’est opérée en Belgique. Comment expliquez-vous que Bruxelles soit devenu le foyer du djihadisme en Europe ? La Belgique, qui n’a jo nord de la France, quand les mines et la sidérurgie ont cessé de recruter, avant de licencier. Les Rifains, Berbères du Rif, montagne méditerranéenne qui fut colonisée par l’Espagne, ont constitué le principal vivier de cette migration. Les régions méditerranéennes pauvres ont exporté leur population, comme les Siciliens aux Etats-Unis, ou les Rifains en Espagne, dans le Nord-Pas-de-Calais, en Belgique et aux Pays-Bas. Il y a 700 000 musulmans d’origine en Belgique, dont 500 000 Rifains d’ascendance. Après la crise des houillères françaises et belges, ils ont migré vers les banlieues des grandes villes (Anvers, Roubaix, Bruxelles, Amiens, Liège, Rotterdam), rejoints par les populations chassées du Rif par Hassan II, après les émeutes d’Al-Hoceïma en 1984. A Bruxelles, ville très riche aux particularités administratives, ils ont constitué des communautés denses, livrées à tous les vents de l’économie criminelle, de la pauvreté et de la mondialisation. Les prédicateurs saoudiens et iraniens se sont alors intéressés à eux. A l’abri des polices françaises et marocaines, ils ont converti une partie de cette jeunesse exaltée et dissidente, viscéralement hostile au makhzen d’Hassan II. Au Maroc aussi, on redoute les Rifains, incontrôlables et rebelles, tant dans leur culture politique que religieuse. Quant à Molenbeek, une poignée de prédicateurs particulièrement efficaces y ont été à la manœuvre. Lire aussi : Ce que l’on sait des deux attentats à Bruxelles Dans quelle mesure la déculturation de Marocains venus du Rif a-t-elle été un facteur de leur radicalisation ? L’histoire des Rifains au XXe siècle est une succession de tragédies. Méconnue, elle doit nous aider à comprendre la violence et l’indifférence à la mort d’une partie de sa jeunesse. Partons du Maroc chérifien, qui n’a jamais pu contrôler cette région tribale de contrebandiers et de bergers. La colonisation espagnole est officielle en 1912, mais la conquête débute en 1920. Mal en prend aux Espagnols vaincus à Anoual, où ils perdent, en juillet 1921, des milliers d’hommes et d’armements. C’est le début de la guerre du Rif. Les Rifains sont écrasés par cinq ans de bombardements au gaz sarin donné par l’Allemagne, en vain. Abdelkrim s’en prend au Maroc français en 1925, début de la phase française de la guerre. Elle donne la victoire à Pétain, débarqué avec des centaines de milliers de soldats. En 1936, Franco déclenche la guerre du Rif depuis Melilla, et ses regulares rifains constituent la colonne vertébrale de son armée.

 

Passé la guerre et l’indépendance en 1956, les Rifains, qui sont souvent saisonniers en Algérie française depuis le XIXe siècle, se voient interdire l’accès à l’Algérie. Ils se soulèvent en 1958 et 1959 contre Rabat, dont ils refusent la tutelle. La répression maroco-française est terrible, le Rif recevant du napalm. Vaincu et puni par Hassan II, le Rif ne reçoit aucun investissement jusqu’à la mort du roi en 1999. Les Rifains ayant le privilège de cultiver le kif, il leur reste deux choses à faire : émigrer et trafiquer. Les chimistes de la « French connection » leur apprennent à fabriquer la pâte base du haschisch dans les années 1970, ce qui annonce quarante ans de trafic. Le Rif et ses communautés migratoires deviennent la première filière mondiale de production et de distribution de cette drogue. Ce commerce suit les communautés en exil, de l’Algérie aux Pays-Bas, en passant par l’Espagne, la France et la Belgique. Radicalisés, ruminant leur malheur, hostiles au makhzen et aux anciens Etats coloniaux, cultivant la mémoire d’Anoual et d’Abdelkrim, les Rifains s’enferment dans leur langue propre, dans leurs familles et dans leur clans, dans leurs réseaux marchands et mafieux. Quand Mohammed VI se tourne vers eux au début de son règne, il est bien tard.

 

Lire aussi : Editorial : « une épreuve de vérité » Pourquoi ont-ils échappé à la surveillance de la police française comme à celle des services marocains ? Dans le Rif, il y a toujours eu des familles et des clans ayant fait allégeance au makhzen. En outre, la police et l’armée marocaines contrôlent plus ou moins certains réseaux. En France, la police et les services de renseignement, qui travaillent main dans la main avec les Marocains, ont une bonne connaissance des réseaux. Il n’en reste pas moins que les polices française et espagnole sont obligées de sous-traiter, ne serait-ce que parce que personne ne parle plus les langues berbères en France… sauf à recruter des natifs, ce qui se fait. Il en va de même en Espagne, où, depuis Melilla (où vit une majorité de Rifains très hostiles à Rabat), la police garde une bonne connaissance du Rif. Mais, en Belgique, tout cela s’est arrêté à la frontière. Les Belges n’avaient aucune connaissance préalable des Maghrébins et, soucieux de leur souveraineté, ils n’ont pas laissé les policiers français et marocains surveiller leurs immigrés. Cela se comprend, mais la Belgique est devenue une sorte de trou noir sécuritaire, tant au plan du trafic de drogue que de la radicalisation religieuse. Peinant à infiltrer des communautés rifaines cimentées par l’omerta et par une méfiance viscérale envers l’extérieur, les Belges n’ont rien vu venir. La classe politique belge, aussi indifférente que la française aux questions religieuses, a laissé prêcher Iraniens et Saoudiens… estimant que l’on pouvait traiter socialement et politiquement la question, grâce à des élus communautaires. La Belgique n’a pas réuni les moyens que les Néerlandais ont mis en œuvre pour intégrer leurs immigrés. Comment la Belgique et l’Europe auraient-elle pu endiguer la montée de l’extrême violence sacrificielle d’une partie de sa jeunesse ? Il semble que la politique mise en œuvre aux Pays-Bas ait fonctionné, sauf à ce que les faits nous contredisent. Peut-être faut-il observer ce qu’ils ont fait, mais les Pays-Bas sont riches, et les Rifains moins nombreux et moins concentrés qu’en Belgique. Laisser les communautés immigrées aux mains des prédicateurs salafistes (et même chiites !) a été catastrophique. Plusieurs instances religieuses internationales très riches œuvrent continuellement depuis les années 1970 à la radicalisation de la jeunesse musulmane dans le monde. Une partie des pétrodollars du Golfe, qu’ils soient saoudiens, iraniens, qataris ou autres, est consacrée à la prédication mondiale du salafisme. L’Arabie saoudite a financé la construction de milliers de mosquées dans le monde, où elle place ses prêcheurs wahhabites et leurs alliés salafistes, le Qatar et la Turquie d’Erdogan font de même avec les Frères musulmans, et l’Iran avec les siens. Même le Maroc d’Hassan II s’est laissé piéger jusqu’aux attentats de 2003… Car, derrière les mosquées, il y a les télévisions, les sites Internet, les livres et les DVD, exportés par centaines de millions… Pour les Frères ou les wahhabites, si Dieu a donné le pétrole aux Arabes, c’est à cette fin de prédication et d’islamisation. Cela peut nous paraître absurde, mais c’est ainsi. Cette industrie de la radicalisation finit par rencontrer des jeunes assoiffés d’idéal, et facilement culpabilisables. Les prédicateurs expliquent aux délinquants qu’ils doivent racheter leurs péchés par de bonnes actions, et aux jeunes insérés qui fréquentent des Européens, boivent ou vivent en Europe, qu’ils sont de mauvais musulmans, mais qu’eux aussi peuvent racheter leurs péchés. Dieu sera miséricordieux s’ils reviennent à la foi, etc. En bref, il serait urgent de former des personnels cultuels tenant d’autres discours et de contrôler les médias de la propagande salafiste. Lire aussi : Les contrôles routiers renforcés à la frontière franco-belge Pensez-vous que cette radicalisation soit liée à l’onde de choc de la décolonisation ? On a voulu voir la décolonisation comme la fin d’une époque, ce qui est le cas, mais c’est aussi le commencement d’une autre, dont nous ne cessons de ressentir les secousses. Les « printemps arabes » de 2011 ont démontré que les aspirations des peuples que l’on croyait libres depuis les années 1960, n’ont pas changé depuis un demi-siècle : liberté, dignité, école pour tous, travail et droits politiques. Car, si les Etats ont obtenu leur indépendance, ce ne fut nullement le cas des peuples, qui restèrent assignés à l’autoritarisme. De ce fait, les peuples anciennement colonisés ont été constamment travaillés par des menées insurrectionnelles et des aspirations révolutionnaires : nationalisme arabe, tiers-mondisme, marxisme-léninisme, socialisme arabe, islam politique, salafisme et djihadisme… Toutes ces idéologies et ces mouvements ont essayé de renverser l’ordre établi par les dictatures militaires et les régimes autoritaires, qui étaient soutenus par les grandes puissances… et par la France. La guerre froide a servi de prétexte, avant de basculer dans la lutte contre le djihadisme au moment de la guerre civile en Algérie, après 1992. Le couvercle n’a cédé qu’en 2011, avant de sombrer dans le chaos au Moyen-Orient… L’islamisation est-elle déjà à l’œuvre dans le processus de décolonisation ? Toute cette histoire a produit des phénomènes contradictoires et synchrones : elle a projeté des millions d’immigrés vers l’Europe (quinze millions de Maghrébins, avec leurs descendants), dans des pays qui ne voulaient plus entendre parler des anciennes colonies et de leur histoire. Elle a nourri une contestation islamique de plus en plus radicalisée, alimentée par les pays du Golfe, et a trouvé dans un tiers-mondisme complaisant un fidèle compagnon de route. Celui-ci considérait en effet l’islam révolutionnaire comme un agent de libération des dominés. Si l’on ajoute à cela le fait que nos élites politiques et intellectuelles ont jusqu’à nos jours regardé la religion comme une affaire dépassée, voire, dans le cas de l’islam, comme un aimable folklore pourvoyeur de repas de ramadan et de calligraphie un peu étrange – occultant au passage notre passé et notre si longue expérience en terre d’islam –, on a laissé se mettre en place les circonstances et les conditions qui nous amènent à la situation présente. L’Europe n’est donc pas sorti des fractures postcoloniales ? La décolonisation a échoué trois fois : les Etats indépendants ont été incapables de réaliser le développement et les libertés promises à leurs peuples ; les Etats européens se sont juré de ne plus s’occuper de leurs anciennes colonies, ce qui a jeté une chape de plomb sur la souffrance silencieuse des peuples ; enfin, l’immigration a été regardée comme une soupape de sécurité et une promesse de régénérescence de notre histoire. Certains ont voulu racheter le péché colonial, jugé à juste titre comme une expérience traumatisante, qu’il fallait à la fois surmonter et réparer ; d’autres ont voulu repartir de zéro, comme si les peuples et les individus n’avaient ni mémoire, ni héritage culturel, ni ressentiment. C’est sur fond de cette histoire complexe, couplée au rejet de notre expérience coloniale et à une longue amnésie, que la désintégration sociale a frappé, depuis la grande crise industrielle des années 1980, et dont le symptôme principal est la montée du chômage. Mais si cette désintégration n’arrange rien, elle ne fait, selon moi, que parachever un édifice miné.

 

Quelle est la vision du monde de ces jeunes radicalisés ? Comment, de Cologne à Molenbeek, éviter un choc des civilisations ? La vision du monde des jeunes radicalisés est celle que leur inculquent leurs prédicateurs salafistes, sur fond de vision apocalyptique, manichéenne, de fin de l’Occident et de triomphe de l’islam. Il ne faut pas trop chercher à négocier avec ces visions religieuses, car elles sont à l’opposé de nos préoccupations et de notre vision de la politique et des rapports sociaux. C’est vrai qu’en ce sens c’est moins un choc des civilisations que des imaginaires et des mondes. La pensée radicale religieuse, millénariste en l’occurrence, est un absolu qui ne cherche aucun compromis avec ses ennemis supposés et avec le monde réel. De ce fait, les radicalisés seront très difficiles à ramener à la raison, car leur croyance ne tient pas compte du réel. Mais ils ne représentent qu’une fraction, pas si infime qu’on veut bien le dire cependant, des populations musulmanes d’Europe ou du Moyen-Orient. Lire aussi : Contre le fanatisme islamiste, réduisons la misère Comment peut-on, alors, lutter contre ce phénomène ? En revanche, ce sur quoi on peut travailler en France, c’est d’une part à la fabrication d’un islam endogène, financé sur place, parlant notre langue, et avec des imams formés par les musulmans de France (ou d’Europe), dans un cadre laïque, et d’autre part à l’éducation et à la formation des plus jeunes. Elle devrait être prioritaire. L’intégration passe aussi forcément par une excellente maîtrise de la langue et des référents culturels – Najat Vallaud-Belkacem, elle aussi, est d’origine rifaine… –, ce qui est le cas de mes étudiants, mais pour combien d’échecs… Je déplore qu’on manque incroyablement d’ambition scolaire, que l’enseignement soit professionnel ou intellectuel. C’est comme si les élèves étaient de moins en moins intelligents. Ce n’est évidemment pas le cas, mais on semble avoir renoncé à être exigeant à l’école pour ne pas pénaliser les défavorisés. En fait, on les enfonce, et on les pousse parfois vers l’obscurantisme ou l’aventure sans retour.

 

Propos recueillis par Nicolas Truong.

 

 Pierre Vermeren est professeur d’histoire du Maghreb contemporain à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne et membre du laboratoire IMAF. Il a vécu huit ans en Afrique du Nord, dont sept au Maroc, où il a été professeur d’histoire (1996-2002). Il a écrit plus d’une dizaine de livres consacrés au Maghreb, au Maroc et à leur histoire. Ses deux derniers livres s’intitulent Le Choc des décolonisations. De la guerre d’Algérie aux printemps arabes (Odile Jacob, 2015) et La France en terre d’islam. Empire colonial et religions XIX-XXe siècles (Belin).