21. déc., 2015

Cinq fruits et légumes version a-geek-culteurs

CHRONIQUE DE VANF : cinq fruits et légumes version a-geek-culteurs

 

«Les Villes du Futur» est une série documentaire diffusée sur Arte en janvier 2015, et reprise sur Ushuaïa TV, en prélude à COP21. Je fais souvent le rêve de transports en commun qui, plutôt que de passer en boucle une démocratie radiophonique d’appels anonymes ou des chants évangéliques, diffuseraient à leurs passagers des coffrets documentaires sur l’agriculture urbaine à Singapour, sur le marché et la conservation du poisson dans les aquariums chinois, sur le chatoiement des épices et des étoffes au grand bazar d’Istanbul. Cette fenêtre, sur ce qui se fait de mieux ailleurs, créérait progressivement une masse critique de populations moins abruties, et ferait oublier plus facilement les conditions spartiates (c’est un euphémisme) du voyage, l’état déplorable de la chaussée, l’encombrement de la circulation, le paysage d’ordures non ramasées, le réchauffement climatique extérieur aggravé par la forte promiscuité dans l’étroite cabine de taxibe anachroniques.

 

«Villes du Futur, futur des Villes» s’ouvre par la désormais classique annonce : «Pour la première fois dans l’histoire, la moitié de la population mondiale habite dans les villes, effectif qui devrait passer à 70% d’ici 50 ans». C’est une vieille actualité à laquelle m’avait sensibilisé Jean-Jacques Helluin, quand il dirigeait l’Institut des Métiers de la Ville (IMV). Nous avons parfois de ces oeillères qui peuvent nous aveugler à ces nombreuses études, comme celle-ci de la Banque mondiale : L’urbanisation ou le nouveau défi malgache, 2010. Avant-hier, l’IMV a organisé une conférence de sensibilisation à l’agriculture urbaine via le concept «Low Space No Space».

 

Pour répondre au double défi de l’explosion démographique et de l’inflation des villes, ou comment nourrir le monde surtout si de moins en moins d’agriculteurs restent dans ce qui subsistera de campagne agricole, un visionnaire comme Dickson Despommier, professeur à l’Université Columbia de New York, a inventé, à la fin des années 1990, le concept de ferme verticale. Et dont le livre, «The Vertical Farm : Feeding the World in the 21st Century», est paru en 2010.

 

À Newark, à quelques 15 km de New York, l’Ironbound, ancien sanctuaire de l’acier, est recolonisé par des plantations de légumes, partie d’une démarche urbanistique plus globale de reconquête d’une banlieue délaissée. Utilisant la technologie de l’aéroponie (culture hors sol et sans substrat, hydratant non par inondation mais par brumisation ponctuelle et ciblée du système racinaire qui demeure aéré), «AeroFarms» y a ouvert «la plus grande ferme verticale du monde» (Sciences et Avenir du 07 août 2015) avec 6500 m2, pour un investissement de 39 millions de dollars auquel participèrent la banque Goldman Sachs et Prudential, un groupe d’assurances qui investit dans l’aménagement des villes. Les opposants à la ferme verticale craignent que des légumes poussant hors terre et sans soleil auraient mauvais goût. Les anciens et les modernes ne font qu’inaugurer une querelle classique.

 

Singapour, avec 700 km2 pour 5 millions d’habitants, est le troisième territoire le plus dense au monde, après Macau (582.000 habitants sur 29 km2) et Monaco (36.000 habitants sur 2 km2). C’est donc bien plus qu’une simple expérience l’inauguration, octobre 2012, de la ferme verticale Sky Greens, composée de 120 tours en aluminium de 9 mètres de haut chacune, comprennant 38 étages. Pour répartir l’ensoleillement, un système de poulies hydrauliques fait effectuer des rotations aux bacs de salades et de légumes dont la ferme produit 500 kilos par jour, contribuant à diminuer la dépendance à 93% de Singapour envers ses importations agricoles depuis la Malaisie et l’Indonésie. Productivité accrue, surface au sol réduite, circuit de distribution court : Dickson Despommier voulait nourrir le monde, Singapour devient le laboratoire à échelle réelle de cette quête d’autosuffisance agricole.

 

Un autre visionnaire, l’horticulteur Philippe Ouaki Di Giorno (PODG), est lui l’inventeur du «produit du 21ème siècle» : un hydrorétenteur/fertilisant biophile. Cette trouvaille, qu’il a baptisée «Polyter», est un polymère de cellulose biodégradable qui permet une culture sans mettre les racines en contact direct avec l’eau, laquelle pourrit naturellement le végétal. Le Polyter crée un «rapport osmotique», qui permet le même rapport entre l’eau et les racines que l’humus ou la terre arable. Polyter emmagasine jusqu’à cinq cent fois sa propre masse en eau, et la retient sous tous les climats et à toutes les profondeurs de sol.

 

Par encapsulage, Polyter réunit des produits fertilisants et des oligo-éléments. Incorporée dans le sol, chaque particule de Polyter constitue un réservoir d’eau et de substances nutritives, dédiées à la plante dont les racines, naturellement attirées par les sources d’eau, vont perforer chaque nodule Polyter qui devient partie intégrante du système racinaire de la plante, pour 3 à 5 ans. Plus pour Moins : économie et optimisation de l’eau, des apports fertilisants, et des produits traitants ; mais, croissance rapide du végétal, raccourcissement du cycle cultural, augmentation de la résistance de la plante aux maladies, augmentation des rendements de production. 

 

Son application à échelle réelle est la reforestation de la Dune du Pilat, dans les Landes, en France. Mais, PODG dit avoir la solution technique aux problèmes d’eau au Kazakstan, dont les champs de coton avaient tant et si bien pompé d’eau que la mer d’Aral s’est assechée. Il veut également appliquer la technique du «barrage interne», par des carottages d’hydrorétenteurs qui constitueraient une nappe phréatique d’eau solide. Et reverdir le désert du Sahara !

 

Un néologisme, «ageekculteurs» est apparu pour désigner ceux qui, sur les toits de New York et de Montréal,  marient nouvelles technologies et agriculture pour produire fruits et légumes en pleine ville. Les «ageekculteurs» des années 2000 seront peut-être à la «Ville du Futur» ce que les Steve Jobs, Bill Gates et les autres génies de la Silicon Valley furent à la révolution informatique qui inaugura l’ère des micro-ordinateurs dans les années 1970 : «au carrefour entre l’homme et la technologie», «mêler idées, art et technologie et ainsi inventer le futur», inventer «des fonctionnalités pour des consommateurs qui ignorent encore qu’elles vont leur devenir indispensables» (cf. Walter Isaacson dans sa biographie de Steve Jobs). Henry Ford, celui qui mit l’Amérique en automobile, aurait un jour dit : «Si j’avais demandé à mes clients ce qu’ils désiraient, ils m’auraient répondu : «un cheval plus rapide !». Ils sont peut-être en train de nous lire ce qui n’est pas encore écrit sur la page...