4. oct., 2019

Le Huffpost

L'écoféminisme

28/09/2019

Avec l'écoféminisme, l'avenir des femmes et de la planète n'a jamais été aussi lié. Né dans les années 70-80 aux États-Unis, ce mouvement encore méconnu qui lie les luttes pour les droits des femmes et contre le réchauffement climatique, doit se faire entendre.

Par Marine Le Breton

ÉCOLOGIE - Quel est le point commun entre la lutte contre le réchauffement climatique et celle pour les droits des femmes? L’écoféminisme. Encore méconnu en France, ce mouvement mérite pourtant d’être mis en lumière, d’autant plus que, le dernier rapport du Giec sur les océans le montre, tout s’accélère et que Greta Thunberg a bien des raisons d’être en colère

Si la jeune suédoise n’a d’ailleurs pas employé elle-même ce concept, elle a toutefois avancé, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes le 8 mars dernier, l’existence d’un lien profond entre le féminisme et l’écologie. 

“Plus je lis sur la crise du climat, plus je réalise à quel point le féminisme est crucial”, avait-elle écrit sur Twitter. “Nous ne pouvons pas vivre dans un monde durable sans égalité entre les genres et les personnes.”

L’écoféminisme est plus un mouvement de pensée qu’un courant pratique. Ce n’est pas tant des solutions à la crise environnementale qu’il offre, que la possibilité de repenser la manière dont certains grands problèmes dans ce monde sont plus liés qu’on ne le croit, et d’affirmer que les femmes ont un grand rôle à jouer dans la lutte pour le climat.

Qu’est-ce que l’écoféminisme ?

C’est une écrivaine française, Françoise d’Eaubonne, qui la première a introduit ce terme de “féminisme écologique” en 1974 pour “attirer l’attention sur le potentiel des femmes à mener une révolution écologique”, note l’encyclopédie de l’université de Stanford. Ce concept, à l’origine, devait permettre “d’explorer la nature des connexions entre les dominations injustifiées sur les femmes et la nature” et, plus généralement, montrer que le patriarcat et le capitalisme oppressent tout autant la nature que les femmes.

“La thèse fondamentale de l’écoféminisme, c’est de soutenir qu’il y a des liens indissociables entre domination des femmes et domination de la nature, ou entre capitalisme écocide et patriarcat. Que ce sont les deux facettes de la même médaille, du même modèle de civilisation qui s’est imposé historiquement”, explique auprès de Slate la professeure de philosophie spécialiste du sujet Jeanne Burgart Goutal. 

Comment ce mouvement est-il né ?

Si le concept vient d’un esprit français, le mouvement, lui, est né aux États-Unis et au Royaume-Uni dans les années 70-80 avec notamment la menace d’une guerre nucléaire.

L’Amérique de la fin des années 70 est agitée par plusieurs mouvements sociaux et c’est dans ce contexte que naît une convergence des luttes entre les féministes et ceux chez qui émerge une conscience environnementale.

“Des femmes impliquées dans le mouvement féministe et qui étaient liées à d’autres militantismes, le pacifisme, le mouvement anti-nucléaire, se mobilisent à l’occasion de catastrophes nucléaires ou de scandales sanitaires liés à l’environnement, et créent les premiers groupes écoféministes, comme Women and life on Earth”, souligne Jeanne Burgart Goutal, cette fois pour Usbek & Rica.

En 1980, une action clé de ce courant pacifiste, antinucléaire, féministe, voit le jour quand 2000 femmes entourent le Pentagone et s’enchaînent à ces grilles. Certaines, déguisées en sorcières, s’amusaient même à jeter des sorts.

Quel est le rapport entre climat et droits des femmes ?

L’un des concepts forts de l’écoféminisme est celui du “reclaim”, qu’on peut définir comme un mouvement de réinvention et réappropriation. Il caractérise à la fois une réinvention de l’histoire, de la nature, et à la fois une réhabilitation de ce qui est habituellement caractérisée de “féminin” et qui a longtemps été associé uniquement aux femmes.

Il faut savoir, avant toutes choses, que globalement, les femmes sont plus vulnérables aux conséquences du réchauffement climatique que les hommes. “Sécheresses, désertification, inondations sont aussi autant de menaces sur les activités agricoles dont les femmes ont majoritairement la charge, alors même qu’elles produisent dans certains pays jusqu’à 80 % de l’alimentation. Quand une catastrophe naturelle frappe une région, le risque de décès est 14 fois plus élevé pour les femmes”, selon l’ONU.

Le reclaim, c’est donc d’une part se réapproprier la place des femmes dans le monde. Interviewée par Télérama, La philosophe Émilie Hache, qui a publié un recueil de textes du même nom, explique que ce concept signifie à la fois “réhabiliter, se réapproprier, réinventer. Il y a une volonté, un besoin de reconstituer et de se réapproprier notre histoire volée. Les écoféministes se demandent ce qui s’est passé pour qu’on en arrive là (...) Ces femmes font le lien entre la destruction du monde sensible et la violence faite aux femmes causées par le capitalisme.”

Mais le reclaim de l’écoféminisme, c’est aussi la tentative de se réapproprier des activités qualifiées de féminines et bien trop souvent dénigrées, comme le soin apporté aux enfants, au corps, à l’alimentation, le rapport aux plantes ou à la sensibilité. “Elles disaient que ces activités étaient des activités humaines importantes, qui avaient été assignées aux femmes et dénigrées, mais devaient être permises à tous et toutes”, avance Jeanne Burgart Goutal pour Slate.

Ce pan de l’écoféminisme a été loin de plaire à toutes, certaines féministes souhaitant au contraire s’extraire d’un tel lien avec la nature et notamment avec la capacité à enfanter, qui seule ne les définit pas. C’est l’une des raisons pour lesquelles, dans les années 80, l’écoféminisme n’a pas pris en France.

Quels problèmes pose cette association entre féminisme et écologie ?  

Faire reposer l’avenir de la planète sur les épaules des femmes, n’est-ce pas alourdir leur charge mentale? La journaliste Nora Bouazzouni, autrice de Faiminisme, s’interroge sur Slate sur la compatibilité entre féminisme et écologie.

Elle rappelle qu’en plus d’être les premières victimes du réchauffement climatique, elles sont aussi celles qui, au sein des foyers, ont le plus de charge mentale. Une charge mentale à laquelle s’ajoute, de par la conscience écologique, une “charge morale”.

“Décrypter les étiquettes, faire la chasse aux ingrédients problématiques ou dangereux dans les produits d’hygiène, alimentaires et ménagers, finir par fabriquer de guerre lasse son propre déo et son nettoyant multi-usages, faire ses courses dans trois endroits différents, coudre ou chiner ses vêtements, parcourir le web à la recherche de recettes et astuces de grand-mère, préparer des vacances zéro carbone…Tout ça représente un surcroît de travail dévolu, encore une fois, aux femmes, des activités chronophages et épuisantes mentalement et physiquement, mais exécutés au nom des générations futures”, écrit-elle entre autres.

Si les femmes doivent sauver la planète, il faudrait alors les inclure dans les “institutions politiques et économiques”, pour qu’elles ne soient pas à nouveau reléguées uniquement au “soin” (du foyer, de la famille).

La question reste de savoir ce que peut faire l’écoféminisme pour sauver le monde. Sur le plan théorique, peut-être pas grand chose, mais selon Jeanne Burgart Goutal, il a au moins le mérite de rappeler que le politique, c’est aussi “inventer un possible à partir d’une situation où plus rien ne paraît possible”.