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10. sept., 2019

Libération

Chronique «Économiques»

Faites ce que vous voulez, mais dites adieu au modèle social français

Par Bruno Amable, professeur à l’université de Genève 2 septembre 2019 à 19:06

Manifestation à Paris à l'appel des syndicats de retraités, en avril 2019. Photo Thomas Samson. AFP

Depuis trois à quatre décennies, avec une forte accélération ces dernières années, se réalise le rêve d’une partie du patronat : défaire les avancées du Conseil national de la Résistance.

  • Faites ce que vous voulez, mais dites adieu au modèle social français

Parmi tous les clichés trompeurs qui circulent à propos de la France, celui d’un pays «impossible à réformer» est certainement le plus ridicule. Sans que la majorité des Français ne l’ait vraiment souhaité, les transformations que subit l’économie depuis trois à quatre décennies, avec une spectaculaire accélération ces dernières années, sont à même de réaliser le rêve pas du tout secret d’une partie du patronat et des classes aisées tel qu’il avait été énoncé par Denis Kessler il y a quelques années: défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance et en finir avec le modèle social français.

Après des années de libéralisation dans de nombreux domaines, à commencer par le secteur financier, les «réformes» néolibérales se sont attaquées sérieusement aux deux principaux piliers du modèle social que sont la relation d’emploi et la protection sociale. Pour la première, l’histoire retiendra que c’est un président «socialiste» qui aura mis en œuvre la plus importante loi de flexibilisation du marché du travail de l’après-guerre. La loi travail, prolongée par les ordonnances Macron, constitue non seulement une diminution significative de la protection légale de l’emploi, mais consacre aussi un affaiblissement de la représentation des salariés et pour tout dire un recul de la démocratie sociale.

On pourrait se dire que tout cela n’est pas grave car les transformations en œuvre ne sont que l’une des deux faces de la «flexisécurité à la danoise» qu’Emmanuel Macron vantait tant lorsqu’il était en visite à Copenhague. Pour la flexibilité, c’est vu ; mais la sécurité va suivre, non ? Eh bien non, justement. Parce que si on regarde par exemple la réforme de l’indemnisation du chômage, on est très loin de l’augmentation de la sécurité.

Il y a d’abord la logique d’ensemble qui est de transformer un régime d’assurance fondé sur les cotisations par un régime de «solidarité» financé par l’impôt. Ceci a un double objectif : premièrement, évincer les syndicats de la gestion de l’indemnisation du chômage et faire en sorte que l’Etat reprenne la main ; deuxièmement, permettre la transition vers une indemnisation plus chiche et sous condition(s). Les indemnités ne seront plus un droit acquis par une contribution mais un geste que l’Etat fera en direction des chômeurs. Il faudra donc ne pas être trop exigeant. Le point d’arrivée de cette évolution est le filet de sécurité, la protection minimale des économies les plus libérales.

C’est d’ailleurs le chemin qui est actuellement suivi avec la règle de calcul des indemnités en fonction du salaire mensuel perçu pendant la période précédant le chômage et non plus du salaire journalier, ce qui pénalisera les salariés précaires. On peut aussi mentionner la très forte dégressivité des indemnités pour les cadres, ce qui d’une part va les inciter à chercher un mécanisme complémentaire d’assurance auprès du secteur privé et d’autre part les décourager de soutenir un régime d’indemnisation généreux pour les autres salariés.

Vivement la retraite, doivent se dire de nombreux salariés. Alors là, justement, on poursuit la même logique. C’est une transformation majeure qui va s’opérer avec la réforme annoncée, qui va au-delà des questions d’âge-pivot ou de durée de cotisation. Le système actuel de retraite est un système à prestations définies, c’est-à-dire que lorsque les conditions d’âge ou de durée de cotisations sont remplies, le retraité sait à quelle pension il aura droit, en pourcentage de son salaire par exemple.

Avec le système par points, on passe à un régime à cotisations définies. Chaque point donnera en principe les mêmes droits à indemnisation, mais on ne connaîtra pas le montant de celle-ci au moment où on acquiert les points. Si on ajoute à cela que l’objectif est de maintenir à niveau constant la part du PIB consacrée aux retraites alors que la population concernée va augmenter relativement à la population totale, que les discussions autour de l’âge-pivot ou de la durée de cotisation nécessaire pour ne pas subir de décote vont de toute façon dans la même direction, à la hausse, on ne peut qu’en conclure que les retraités à venir devraient subir une baisse sensible de leurs futurs revenus.

On peut ajouter que la baisse des cotisations pour les cadres, et donc des droits correspondants, devrait inciter ceux-ci à se tourner vers la retraite par capitalisation, ce qui est aussi probablement la «solution» que risquent d’adopter les autres salariés soucieux de leur niveau de vie passé l’âge de la retraite.

Cette chronique est assurée en alternance par Anne-Laure Delatte, Ioana Marinescu, Pierre-Yves Geoffard et Bruno Amable.

 

18. avr., 2019

23. nov., 2018

Gilets jaunes : une mobilisation protéiforme et insaisissable

Combien de "gilets jaunes" le 17 novembre sur les routes de France ? La question taraude les pouvoirs publics, qui naviguent à vue. Il faut dire que cette mobilisation citoyenne, protéiforme et insaisissable née sur les réseaux sociaux déstabilise l'exécutif, mais aussi les partis politiques et les syndicats.

Le mouvement des "gilets jaunes", une addition de colères, agrégées, amplifiées par les réseaux sociaux avant d'être relayées par les médias traditionnels"C'est un ras le bol général, la vie est devenue trop chère", souffle un "gilet jaune". "On n'en a rien foutre de la droite de la gauche. On a tous hâte d'aller enfin crier notre colère parce qu'on pète un plomb", renchérit un autre. 

Exutoire anti-élites et énième avatar d'une jacquerie fiscale ancestrale, de la grande jacquerie paysanne du XIVe siècle aux "bonnets rouges" bretons il y a cinq ans, en passant par les "chemises vertes" des années 30 et les poujadistes des années 50. Sauf que cette fois, la fronde anti-impôts s'incarne dans la virtualité du net, d'où émergent des figures comme la fameuse Jacline, hypnothérapeuthe morbihannaise, aux cinq millions de vues sur Facebook.

Mouvement citoyen

Le mouvement compte des archétypes, à défaut de leaders. "Depuis une vingtaine d'années, on constate une apparition des mobilisations collectives qui s'efforcent de se développer en dehors des cadres institués,  détaille Thierry Vedel, spécialiste des relations entre internet et politique au Cevipof. Ce sont des mouvements qu'on appelle en anglais grass-roots, des mouvements qui partent du bas. C'est probablement lié à la défiance de plus en plus importante à l'égard des partis, des syndicats et des organisations professionnelles." 

Pour le président du syndicat CFE-CGC François Hommeril, cette défiance vis-à-vis des "corps intermédiaires", est causée par Emmanuel Macron lui-même. "Le gouvernement a mis à distance les organisations syndicales en refusant de jouer le jeu du partenariat syndical, de l'écoute, analyse le syndicaliste. Il a crée un espace de vide et dans cet espace des mouvements s'installent, dont la dimension explosive empêche de bien définir les objectifs et surtout les origines", complète-t-il.

Emmanuel Macron, désormais seul face à une fronde incontrôlable qui peut-être réussira là où les traditionnels cortèges ont échoué.

Cette fois, pas de service d'ordre syndical, pas non plus d'indicateur fiable pour évaluer la mobilisation. Simple manif ou blocage des axes, les forces de l'ordre sont en plein brouillard. Une petite centaine d'actions seraient à ce stade déclarées en préfecture, sur les 1 500 attendues.

Les Nouvelles

Le 17/11/18

16. juil., 2018

Pourquoi les pauvres votent-ils contre leurs intérêts ?

Michael C.Behrent    

« Si l’on aide les plus pauvres, alors c’est moi qui vais me retrouver tout en bas » : selon des chercheurs américains, la « peur de la dernière place » expliquerait l’opposition des citoyens modestes aux politiques de redistribution.

Depuis au moins une décennie, la politique américaine se caractérise par un double paradoxe : bien que les inégalités et la pauvreté augmentent, la politique fiscale n’a jamais autant favorisé les plus riches. Et le Parti républicain, la force politique derrière ces réductions d’impôts, a bénéficié d’un soutien populaire considérable.

Garder son statut d’« avant-dernier »

Deux économistes ont récemment proposé une explication insolite à ce paradoxe (1). Les raisons que l’on avance habituellement pour expliquer cette tendance à voter contre son propre intérêt économique sont, selon Ilyana Kuziemko (Princeton) et Michael I. Norton (Harvard), insatisfaisantes. Une perspective marxiste insisterait sur l’hégémonie idéologique de la classe dominante et la « fausse conscience » des classes populaires. Ceux qui s’inspirent de Thorstein Veblen privilégient plutôt la disposition des classes populaires à imiter la « classe de loisir », notamment sa « consommation ostentatoire », plutôt que de s’identifier à leurs semblables. D’autres encore expliquent que les clivages ethniques et raciaux peuvent fausser la solidarité entre les membres objectifs d’une classe sociale. Enfin, beaucoup d’Américains évoquent spontanément le mythe « Horatio Alger », ce romancier populaire dont les livres racontent invariablement l’épopée d’un jeune homme d’origine populaire qui obtient la fortune par son travail et sa ténacité : les classes moyennes et populaires soutiendraient les baisses d’impôts pour les plus riches parce qu’ils parient sur la possibilité que ces impôts pourraient un jour les concerner. I. Kuziemko et M.I. Norton avancent cependant une explication tout autre. Selon eux, les hommes sont motivés moins par un désir de réussir que par une crainte d’échouer complètement. Nos économistes baptisent ce phénomène la « peur de la dernière place » (« last place aversion »). Selon leur modèle, l’utilité économique n’est pas simplement déterminée par une volonté d’accumuler les richesses, mais par son positionnement relatif vis-à-vis d’autrui. Nous considérons la grandeur de notre maison non pas comme une valeur absolue, mais en la comparant à celles de nos voisins. Autrement dit, des phénomènes psychologiques tels que la honte et la gêne, qui se révéleraient aussi importants que le seul intérêt matériel.


Les deux économistes prétendent que le caractère déterminant de la peur de la dernière place augmente à mesure que le revenu diminue et que cette dernière place se fait plus proche.


À cette aune, si ceux qui se trouvent dans la tranche salariale légèrement au-dessus de la tranche la plus basse sont portés à voter contre leur intérêt économique (celui-ci étant compris comme simple désir d’augmenter son revenu), c’est parce que des politiques de redistribution risqueraient de donner un coup de pouce aux plus infortunés qu’eux. La redistribution, en somme, menace leur statut d’« avant-derniers ». I. Kuziemko et M.I. Norton montrent très clairement que ces considérations se révèlent déterminantes, par exemple, dans les attitudes envers le salaire minimum. Selon leurs recherches (2), ce sont précisément les Américains qui gagnent entre 7,26 et 8,25 dollars par heure – soit un peu plus que le salaire minimum actuel (7,25 dollars) – qui sont les plus susceptibles de s’opposer à ce que le salaire minimum augmente.


Pour prouver leur thèse, I. Kuziemko et M.I. Norton ont fait une expérience en forme de jeu. Chaque joueur s’est arbitrairement accordé un « revenu », échelonné selon une différence constante (1,75, 2, 2,25 dollars, etc.). À chaque tour, les joueurs doivent faire un choix. Ils peuvent soit opter pour une augmentation certaine de leur salaire de l’ordre de 25 cents, soit participer à une loterie qui leur donne 75 % de chance d’augmenter leur salaire de un dollar (soit quatre fois plus que l’augmentation « normale »)…, mais 25 % de chances de voir leur salaire diminuer de 2 dollars. Si tous les joueurs choisissent l’augmentation garantie, les plus pauvres resteront les plus pauvres, même si leurs salaires augmentent régulièrement. Pour pouvoir se déplacer vers le haut dans la distribution salariale, les plus pauvres doivent risquer la loterie – et, bien entendu, s’en sortir vainqueurs.


Sortir de la honte d’être dernier

Il s’avère que les individus les plus susceptibles de tenter leur chance à la loterie sont les derniers et les avant-derniers de la distribution salariale. Les derniers ne se contentent pas, en somme, de gagner davantage (ceux que leur offre l’augmentation garantie), ils aspirent à sortir de la honte d’être les derniers. Les avant-derniers, eux, jugeant (avec raison) que les derniers risqueront la loterie pour tenter d’améliorer leur sort, doivent également prendre un risque pour ne pas se trouver dépassés et donc relégués en dernière position. Les individus placés plus haut dans la distribution salariale choisissent très majoritairement l’augmentation certaine de 25 cents, preuve, selon les chercheurs, que les joueurs sont motivés moins par une envie de monter dans la distribution salariale que par la peur de se retrouver tout en bas.


Ce modèle n’explique pas à lui seul, selon I. Kuziemko et M.I. Norton, les raisons pour lesquelles des populations à moyen ou bas revenu votent contre leurs intérêts économiques. Ils évoquent aussi le fait que les Américains évaluent mal la réalité des inégalités actuelles, estimant en moyenne la part de la richesse détenue par les 20 % des Américains les plus riches à 59 %, quand en réalité elle est de 85 %. À l’inverse, ils surestiment largement leurs chances de mobilité sociale ascendante.


Il est intéressant de noter que les conclusions des deux économistes confirment l’intuition de certains philosophes et penseurs politiques. La « passion pour l’égalité » évoquée par Alexis de Tocqueville ressemble par exemple à s’y méprendre à la « peur de la dernière place » : « Quelque démocratique que soient l’état social et la constitution politique d’un peuple, on peut donc compter que chacun de ces citoyens apercevra toujours près de lui plusieurs points qui le dominent et l’on peut prévoir qu’il tournera obstinément ses regards de ce seul coté… C’est pour cela que le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande » (De la démocratie en Amérique, vol. II, 2e partie, chapitre XI). Les recherches de I. Kuziemko et M.I. Norton nous rappellent ainsi que, même dans le domaine économique, les passions comptent tout autant que les intérêts.

 NOTES

(1) Ilyana Kuziemko et Michael I. Norton, « Last place aversion », New York Times, 19 septembre 2011.
(2) Ilyana Kuziemko et al., « “Last-place aversion”. Evidence and redistributive implications », NBER Working Paper Series, n° 17234, Août 2011.

25. juin, 2018

Tribune de Marisol TOURAINE dans Le Monde : « Le gouvernement doit clarifier sa doctrine sociale »

– 14 juin 2018Posted in: Actualités, Médias


Marisol TOURAINE a publié une tribune dans « Le Monde », daté 15 juin 2018 :

" Le gouvernement doit clarifier sa doctrine sociale" .

Vous pouvez lire cette tribune ci-dessous ou sur le site du Monde en cliquant ici.

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Tribune. La cacophonie sur l’avenir des aides sociales en France était telle depuis quelques semaines qu’une clarification était attendue, un « signal de gauche » espéré. Mais l’enjeu n’est pas seulement budgétaire, il s’agit de savoir comment le gouvernement conçoit notre modèle social.

A cet égard, nous sommes peut-être en train de changer d’époque, mais il n’est pas certain que le nouveau monde soit plus enviable que l’ancien. Le discours du président de la République à Montpellier, mercredi 13 juin, précédé d’une vidéo désagréablement provocatrice, n’aura pas dissipé les inquiétudes – malgré quelques annonces.

L’annonce assurément positive du reste à charge zéro d’ici à 2021 sur certaines lunettes, prothèses dentaires et auditives, devra s’accompagner de la garantie que les professionnels ne seront pas libres de se « rattraper » sur les tarifs pratiqués par ailleurs et que le coût des complémentaires ne dérapera pas. Par ailleurs, on ne peut qu’approuver le renforcement de la prévention. On veut espérer que la réforme nécessaire de l’accompagnement de la dépendance en établissement ne reposera pas sur des mécanismes d’assurance privée. Cette vigilance n’interdit pas de considérer ces annonces pour ce qu’elles sont : des avancées.

Mais ce discours appelle plus fondamentalement une clarification de notre ambition collective en matière sociale. Qui ne se limite pas à la seule question des engagements budgétaires envers les plus pauvres. Le sujet n’est pas anodin, surtout après la diffusion de la vidéo présidentielle. D’autant plus que, contrairement au discours en vogue, les dépenses sociales sont efficaces : toutes les études montrent que ce sont les pays d’Europe qui ont le plus investi dans ces aides qui ont le mieux contenu l’augmentation de la pauvreté.

En comparaison de ses voisins immédiats, la France a réduit légèrement son taux de pauvreté après 2012 puis l’a stabilisé, alors qu’il grimpait significativement en Allemagne et en Grande-Bretagne et s’envolait en Italie ou en Espagne. On ne peut se satisfaire de ce qu’il y ait près de 14 % de pauvres en France (contre 17 % en moyenne en Europe) mais il convient de cesser de répéter que, par principe, le modèle social français n’obtiendrait pas de résultats.

Remise en cause d’un pacte

Prétendre que la politique française se réduirait à une politique de guichet ne correspond pas davantage à la réalité. La solution n’est certes pas de se contenter « de dépenser toujours plus d’argent », et d’ailleurs la révolution de la personnalisation des prestations a été engagée dès le quinquennat de François Hollande avec par exemple la prime d’activité, qui incite fortement et de manière individualisée au retour ou au maintien dans l’emploi, ou la prise en compte de la pénibilité pour les retraites.

D’autres innovations ont vu le jour, comme par exemple la garantie jeunes ou l’intervention des CAF pour contraindre le conjoint défaillant à payer ses pensions alimentaires. L’innovation est toujours nécessaire, le statu quo ne saurait être érigé en principe. On ne peut davantage ignorer l’enjeu considérable que représentent l’éducation et la formation dans notre pays. Mais si l’on veut sortir durablement de la pauvreté ceux qui y sont, il faut commencer par leur donner les moyens au quotidien de s’en sortir.

On voit difficilement comment une réduction significative des dépenses sociales ne produirait pas une augmentation immédiate du nombre de pauvres. Sauf à imaginer, ce qui est toujours possible, que le gouvernement soit prêt à assumer cette situation, comment expliquer l’offensive musclée de ces derniers jours contre notre modèle social ?

Et c’est là que réside le risque principal, selon moi, qui n’a pas été écarté par le discours de Montpellier. Il est dans la vision d’une société où chacun serait responsable de lui-même, où l’on valorise les « premiers de cordée » en même temps qu’on aide les « pauvres ». Les « bons pauvres », même, ceux qui sont « responsables » et se prennent en main. C’est, bien davantage que l’indifférence sociale que les Français pensaient percevoir, la remise en cause potentielle d’un pacte qui faisait de la solidarité et de l’émancipation collective notre patrimoine commun là où les Américains célèbrent la seule réussite individuelle.

La force du modèle social et de santé français a été de s’attacher à l’inclusion de tous, de proposer des politiques qui ne se limitent pas à l’institutionnalisation d’une démarche humanitaire ou caritative et proposent une protection sociale universelle et solidaire.

Le pouvoir a une responsabilité : clarifier ce qu’il veut

Tout ce qui oppose les pauvres d’un côté, les catégories moyennes de l’autre, est délétère pour le consensus social. A cet égard, la volonté annoncée de réduire la prime d’activité aux revenus les plus faibles est un mauvais signal. Pourquoi les classes moyennes accepteraient-elles de continuer à contribuer à l’effort social collectif si son seul objectif devient d’aider les plus pauvres des pauvres ?

Pour que les classes moyennes acceptent cet effort nécessaire et indispensable, il faut qu’elles se sentent partie prenante du projet social, et que le pacte qui nous rassemble soit porté, assumé, explicité par le pouvoir en place. Pourquoi les Français seraient-ils solidaires si leurs dirigeants les renvoient à leur responsabilité individuelle pour surmonter les risques de la vie ?

Il faut regarder la réalité en face : le pacte social construit ces dernières décennies ne s’impose plus comme une « évidence » en France. Il est remis en cause par la pression budgétaire, les doutes grandissants des Français de pouvoir en bénéficier, le poison de l’envie distillé par les populistes.

Mais précisément parce que les fissures sont là et menacent de devenir des brèches béantes, le pouvoir a une responsabilité : clarifier ce qu’il veut pour la France en matière sociale. Puisque nous avions tort, selon le président de la République, d’imaginer un « tournant social », la clarification de l’ambition sociale du gouvernement reste une attente forte.